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Mémoire de master 1 (2005)

Résumé

Couverture

Table des matières






Remerciements

    Je remercie monsieur Philippe MARTIN pour sa patience, pour toute l’aide et tout le soutien qu’il m’a apporté dans la réalisation technique et méthodologique de ce mémoire.

    Je remercie monsieur Philippe RACINET et toute son équipe de m’avoir accueilli sur son chantier de fouilles au château de Boves, l’été dernier.

    Je remercie monsieur Emmanuel BRAY de m’avoir fourni un programme pour fabriquer des fractales déterministes.

Dédicace

    Je dédie ce mémoire à mes arrières-arrières-grands-oncles Georges et Héloïse NOIRET, qui ont vécu de nombreuses années à Boves.






Avant-propos

    Boves est une petite ville dans le département de Somme (80, Picardie), à huit kilomètres au sud-est d’Amiens. C’est un chef-lieu de canton qui fait l’objet depuis huit ans d’une recherche scientifique très développée. La fouille est réalisée au lieu-dit « Quartier de Notre-Dame ». C’est une fouille programmée depuis 1996. Elle a connu trois campagnes pluriannuelles : 1997-1999, 2000-2002 et 2003-2005. La recherche menée essaye de répondre à une problématique qui s’organise en cinq thèmes : « 1. faire des recherches sur le château privilégiant les origines (IXe-XIIe siècles), 2. étudier des formes et des expressions du pouvoir châtelain du XIe au XIIIe siècle, 3. étudier le rapport entre l’une des plus importantes lignées aristocratiques de Picardie, la famille de Boves et un monachisme particulièrement actif dans cette même région, celui de Cluny, 4. effectuer l’étude structurelle de deux prieurés ruraux replacés dans leur environnement castral, et 5. étudier le rôle des centres de commandement sur la fixation de l’habitat, l’organisation du peuplement et la mise en valeur du terroir » (RACINET, 1997, p. 296-299).

    A la fermeture du chantier, le 25 septembre 2004, presque la moitié de la motte a été fouillée dans un cadre pluridisciplinaire. Les premières conclusions de ces huit dernières années sont remarquables, et ont déjà fait l’objet de plusieurs publications. Le stage se décompose en deux parties : une partie théorique et une partie pratique. La théorie est acquise grâce à une série de conférences jalonnant le stage. La pratique se réalise autour de deux axes, la fouille à proprement dite, ainsi que les différentes visites effectuées dans la région picarde. Cette année, nous sommes allés à Noyon, visiter la cathédrale, à Saint-Quentin, visiter la basilique, à Coucy-le-Château, visiter les ruines du château, les seigneurs de Boves étant également seigneur de Coucy au XIe siècle, et enfin à Château-Thierry.

    Il est important de préciser les conditions de travail sur le chantier. C’est d’abord et avant tout un lieu où le travail d’équipe prime sur le travail individuel. L’équipe d’encadrement est composée de multiples spécialistes travaillant soit directement sur le terrain, soit au laboratoire de l’Université de Picardie Jules Verne. L’équipe des fouilleurs est une véritable communauté, venant des quatre coins de la France, et qui, sans se connaître tous, doivent vivre ensemble au centre des gardes-pêche du Paraclet, à quelques kilomètres du château. Le logement était plus que convenable, et il n’était pas sans rapport direct avec l’histoire du château puisqu’il y avait près de cet endroit un monastère fondé en 1218 par Enguerran II de BOVES. Ce cadre de repos agréable a sans doute évité quelques confrontations physiques qui auraient pu émerger au bout de plusieurs semaines de vie commune, car il faut bien préciser que vivre en groupe, dans nos sociétés ultra-individuelles, n’est pas un exercice facile. Toutefois, globalement, l’ambiance était bonne. Cela s’est, sans doute, vue par l’avancée des fouilles sur le chantier.

    Mes propres motivations étaient extrêmement vagues. Je n’ai pas vraiment réfléchi. J’ai juste saisi, peut-être l’unique occasion, qu’il m’aurait été donnée de faire des fouilles archéologiques dans ma vie. En 2003, j’avais suivi quelques cours et travaux dirigés d’archéologie à l’Université d’Artois. Le sort a voulu que le chantier de fouilles de l’Université soit fermé un temps. Je n’avais donc jamais pu mettre à l’épreuve théories et pratiques. Dans la logique d’une formation complète, j’ai estimé que l’opportunité de faire des fouilles sur un chantier essentiellement médiéval, était à saisir. Cette expérience m’a plu, et peut-être, je la renouvellerais un jour.

    La méthode de la fouille est capitale en archéologie. Elle fournit d’autres données complétant ou infirmant les données fournies par les sources historiques que l’on a déjà exploitées. Cependant, les fouilles archéologiques ont également un intérêt en géographie, puisqu’elles établissent la permanence de l’occupation d’un lieu. Aujourd’hui, la géographie offre une réflexion originale sur les formes spatiales, qui m’intéresse vivement. J’ai été initié à celles-ci au cours de ma licence de géographie (2003-2004). Ce rapport de stage a pour ambition de synthétiser mes connaissances théoriques et pratiques en histoire et en géographie par l’intermédiaire de mes connaissances pratiques acquises au cours de mon stage d’archéologie à Boves. Ma réflexion va s’appuyer sur les connaissances acquises sur ce site, et sur la problématique suivante : comment peut-on construire un objet scientifique pluridisciplinaire « motte » commun en archéologie, géographie et histoire ?











« Toute la vérité ne réside pas dans un seul rêve
mais dans plusieurs »
(Les mille et une nuits)











Introduction

i.1. Qu’est-ce qu’une science ?

i.1.1. Les définitions fondamentales

    Avant tout, il faut définir ce qu’est une science. Une science est un discours qui se décompose en trois champs : le champ phénoménal, le champ théorique et le champ ontologique. Le champ phénoménal est composé de faits1 et de phénomènes2. Le champ théorique est une mise en relation de faits entre eux, c’est-à-dire la recherche des causes qui les ont produits. Une théorie a pour but d’identifier les causes et les effets entre les faits objectivés. Celle-ci est liée à un courant de pensée appartenant à l’époque qui l’a produite, ce qui signifie qu’une théorie est « mortelle ». On estime qu’elle a une espérance de vie limitée à une cinquantaine d’années. Pour Jean-Paul DEMOULE et alii (2002), il existe trois grands types de théories : la théorie particulière3, la théorie intermédiaire4, et la théorie générale5. Pour lui, une démarche scientifique est une expérience répétable, suivant le précepte de Claude BERNARD. La démarche est liée à la notion de preuves, c’est-à-dire une démonstration. La démarche est validée si elle respecte un certain nombre d’étapes. La première est la définition des objectifs. La seconde est de collecter des données. La troisième consiste à décrire les données recueillies, la quatrième à traiter les données, la cinquième à interpréter le traitement, et la sixième étape à valider l’interprétation. Le champ ontologique est une réflexion sur le statut de la réalité. Il possède deux entités : l’être et les objets construits. L’être existe de tout temps et en tout lieu. L’objet construit n’existe que par la théorie qui l’a élaboré.

Schéma 1. La démarche scientifique selon Jean-Paul DEMOULE

    Une science n’est donc pas une accumulation de faits. Elle cherche à élaborer un système de faits. Pour Gaston BACHELARD, toute science a un projet disciplinaire bien défini qui la caractérise et la différencie des autres. En effet, les différentes sciences se partagent les objets d’étude qui sont les fondements de la manière de penser la science, c’est-à-dire un moyen matériel de développer une hypothèse de recherche. Sa définition doit entrer dans le projet scientifique de la science envisagée. Dans nos civilisations occidentales, la définition d’objet d’étude repose sur les quatre causes d’ARISTOTE : la cause matérielle, l’objet existe, la cause efficiente, l’objet est issu d’une dynamique, la cause finale, l’objet a un but à atteindre et la cause formelle, cet objet est perçu. Le but de toute science est de construire un objet scientifique, c’est-à-dire un concept, une matière d’étude universelle servant de généralisation. Ces concepts sont également sources d’échange entre les différentes disciplines. Pour René THOM, le but de la science est de « réduire l’arbitraire de la description » liée à la perception. Le processus de généralisation est nécessairement une abstraction. Il peut être envisagé par trois approches, décrites par Bernard LEPETIT (in REVEL, 1996, p. 71-94). La première approche est d’utiliser un concept existant pour passer d’un objet singulier à une généralité. La seconde technique, si le concept est imparfait ou inexistant, est d’effectuer un échantillonnage statistique, et le généraliser à toute une population mère. C’est un raisonnement inductif, très largement répandu dans les différentes sciences. La troisième possibilité est d’utiliser la ressemblance entre plusieurs faits, et les généraliser. C’est un raisonnement analogique, peu utilisé à l’heure actuelle parce qu’il a été discrédité par la modernité de Galiléo GALILEE et de René DESCARTES.

i.1.2. La modernité (XVIIe-XXIe siècles)

    La science dite moderne est fondée sur le rejet de la cause formelle et de la cause finale. Les fondateurs en sont Galiléo GALILEE et René DESCARTES. Galiléo GALILEE a associé la chute libre d’un corps à la variable temps. Cette équation est une mise en avant de la cause efficiente d’ARISTOTE. Elle dissocie pour la première fois dans l’histoire des sciences, temps et espace. La cause efficiente est également liée aux forces présentes dans l’univers. Les causes finales et formelles n’existent plus. Quant à la cause matérielle, elle est maintenue parce que la nier, serait nier l’existence des objets d’étude, c’est-à-dire le fondement des sciences. René DESCARTES formalise les idées de Galiléo GALILEE dans son Discours de la méthode (1637). Il met en avant, comme son prédécesseur, les causes efficientes. Autrement dit, il s’agit de rechercher l’origine de l’existence d’un objet : sa raison d’être. Il articule tout travail de recherche autour de quatre préceptes, devenus classiques aujourd’hui :

        « le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connaisse évidemment pour telle, c’est-à-dire d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention […]

        « le second de diviser chacune des difficultés que j’examinerais en autant de parcelles qu’il se pourrait et qu’il serait requis pour les résoudre

        « « le troisième de conduire par ordre mes pensées en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusqu’à la connaissance des plus composés […]

        « « et le dernier de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales que je fusse assuré de ne rien omettre. » (DESCARTES, éd. 1999, p.27)

    Le premier précepte révèle le premier principe de la modernité proposée par René DESCARTES : l’évidence6. Il nie également les causes finales et formelles puisqu’il veut « éviter soigneusement la précipitation et la prévention ». Cependant, il faut relativiser la négation de la cause formelle. En effet, la forme existe toujours, mais elle est réduite à la cause d’une perception phénoménologique. Parfois, elle peut être idéalisée avec un formalisme mathématique. Cela va des formes euclidiennes banales : le cercle, le carré, le triangle à des formes particulières comme les formes fractales, parmi lesquelles on trouve des courbes fractales comme les « monstres mathématiques »7 créés par VAN KOCK, PEANO, WIESTRASS, etc. (MANDELBROT, 1975). Le second précepte est le réductionnisme. Il s’agit de partir de l’idée que la complexité du monde n’est apparente, et de le découper en petits problèmes, de manière à aboutir à une chaîne qui mettra en lumière les évidences du premier précepte. Le troisième précepte est la mise en avant de la causalité efficiente. Celle-ci est fondée sur la continuité de la chaîne produite par le processus, elle ne peut donc pas être lacunaire, et sur la linéarité, puisqu’une petite cause génére un petit effet et une grande cause produira un grand effet. C’est le fameux rationalisme d’ARISTOTE. Il suffit donc de remonter la chaîne des évidences pour expliquer la complexité du monde. Le quatrième précepte correspond au principe d’exhaustivité. Il est basé sur le fait que l’information scientifique est nécessairement infinie, et qu’il faut la recenser le plus précisément possible. La conséquence de ce principe est qu’il y a toujours quelque chose à découvrir. L’approche cartésienne met en avant les raisonnements mathématiques suivants : le raisonnement déductif, le raisonnement inductif et le raisonnement par l’absurde. Le raisonnement déductif part du champ phénoménal pour dégager un champ théorique. Les faits construisent leur propre théorie. Le raisonnement inductif part du champ théorique pour expliquer le champ phénoménal. Le fait observé entre dans un concept existant. Le raisonnement par l’absurde essaye de prouver qu’une hypothèse est fausse parce qu’elle ne peut pas entrer dans un champ théorique existant, ni même en établir un. Ce shéma scientifique s’est bâti de concert avec ce qu’il est commun d’appeler la société moderne. La science y tient une place éminente.

    La modernité a aussi développé son propre modèle social (figure 1.a. p. 10), qui est globalement toujours en place aujourd’hui. Il consiste à partager la vie des individus en deux : une vie appartenant au domaine privé, une autre appartenant au domaine public. La vie publique est un système social hiérarchique dont on peut considérer qu’il est dominé par les tenants du pouvoir scientifique tout autant que par les tenants du pouvoir politique, les élus. La vie privée est un autre monde où se meuvent d’autres dimensions de la vie sociale. C’est de ce côté qu’une partie des causes aristotéliennes et des entités matérielles ou immatérielles comme la forme se retrouvent de facto. Dans le domaine public, au sommet de la pyramide se trouve la raison, il s’agit bien sûr d’une dimension en rapport étroit avec les causes efficientes. Ensuite, viennent ceux qui sont capables de décoder ces causes : d’abord les scientifiques, ensuite les politiciens qui appliquent les progrès dégagés par les scientifiques ; enfin, le reste de la société où l’homme est nettement supérieur à la femme. Dans une vision moderne, les causes finales et formelles relèvent donc de questions métaphysiques entrant dans le champ de la philosophie et de la littérature. Elles recouvrent des faits qui ne sont pas scientifiquement objectivables. Ce paradigme de la modernité offre une autre solution au problème philosophique de la liberté de l’homme, puisque, désormais, il possède un espace de libertés : son domaine privé, et un espace de contraintes : le domaine public. Grâce à cela, on met en avant le progrès scientifique, ainsi l’espace de contraintes devient utilitaire au libre-arbitre humain. Dans cette position, on comprend l’intérêt scientifique et philosophique de l’histoire. Elle permet d’être au cœur de la liberté humaine en formulant son propos de la manière suivante : hier, on en était là, aujourd’hui, on en est là, et demain, on en sera sûrement là. Cette liberté est fondée sur l’idée que l’homme est, par nature, bon, ce qui reste en soi à démontrer. Toutefois, la raison placée au sommet de la pyramide a posé problème. L’utilisation du terme renvoie à une vérité absolue, qui en soi, n’existe pas. Ce schéma moderne rencontre des difficultés. Pour les résoudre, l’astuce trouvée a été, dans le schéma postmoderne (Figure 1.b. p. 10), de remplacer la raison par l’idée qu’il n’existait pas une vérité, ce qui pose d’autres problèmes. En effet, cela met sur un même pied d’égalité un astrophysicien avec un astrologue, par exemple… Ce début d’évolution du paradigme de la modernité semble indiquer que la modernité entre en crise en cette fin XXe et ce début du XXIe siècle.

Figure 1.a. Le paradigme de la modernité

Figure 1.b. Le paradigme de la post-modernité

i.1.3. La transmodernité (XXIe siècle)

    La vision de la recherche formulée par la modernité est contestée par l’approche systémique mise en place depuis une cinquantaine d’années. Elle reprend les travaux d’HERACLITE, qui écrivait « Joignez ce qui est complet et ce qui ne l’est pas, ce qui concorde et ce qui discorde, ce qui est en harmonie et ce qui est en désaccord » (cité dans DURAND, 2002, p. 3). Un système est un ensemble cohérent d’éléments interdépendants et non hiérarchisés. La systémique est l’étude d’un rapport entre le système et son environnement, d’une organisation, d’une structure et son fonctionnement, d’une dynamique propre au système. Cette approche possède, comme l’approche cartésienne, quatre préceptes : la pertinence8, la globalité9, la téléologie10 et l’agrégativité11. La systémique articule ces préceptes autour de deux notions fondamentales : l’interrelation et la totalité. Elle propose une méthode à l’opposé des préceptes de René DESCARTES. Il n’y a plus de réductionnisme, plus d’évidence, plus de causalité linéaire et continue et plus de recherche de l’exhaustivité des données. La systémique réintroduit le raisonnement analogique qui avait perdu tout crédit avec l’approche cartésienne, puisqu’il est fondé sur la comparaison de différentes formes. Il est vrai que l’analogie peut prendre un aspect très simple et parfois erronné. Toutefois, avec le développement de la systémique, l’analogie peut s’avérer beaucoup plus complexe. Il y en a trois types : les métaphores12, les isomorphismes13 et les modèles14. A cela, il faut ajouter l’homologie, l’identité des structures comme telle identifiée par des lois de décroissance ou de croissance exponentielle qui est valable tout aussi bien pour la vidange des aquifères (tarissement) que pour le refroidissement d’un corps chaud. Grâce au raisonnement analogique et homologique, on peut entreprendre des recherches interdisciplinaires, nécessaires aujourd’hui pour créer des ponts entre les différentes disciplines académiques, ce qui permettra d’élaborer une méthodologie générale pour traiter les objets d’étude appartenant à plusieurs disciplines. L’interdisciplinarité, c’est la découverte de l’autre. L’étape suivante est la pluridisciplinarité, qui favorise des rapports de confiance mutuels entre plusieurs sciences. A partir de cette ultime étape, la transdisciplinarité pourra s’affirmer et promouvoir un transfert des différentes idées développées dans telles ou telles disciplines à telles ou telles autres. A terme, cette transdisciplinarité ouvrira de nouveaux terrains de recherches hors des disciplines reconnues.

    Ce mémoire est sous-tendu par la typologie systémique définie par Jean-Louis LE MOIGNE. Les systèmes sont présentés par ordre de complexité croissante (Figure 2. p. 13). « Le premier niveau est occupé par l’objet passif, sans nécessité en soi. […] Le deuxième niveau est celui de l’objet actif, qui intervient, qui bénéficie d’un véritable comportement. […] Le troisième niveau est celui de l’objet actif et régulé dont les comportements se manifestent entre certaines limites plus ou moins bien définies. […] A ce niveau apparaissent les relations de bouclages qui assurent la régulation. […] Le quatrième niveau est celui de l’objet qui s’informe. […] L’information fait suite à la boucle et à la rétroaction mais ne se confond pas avec elles ; l’information est une hypothèse artificielle, mais d’une grande richesse explicative. […] Ce quatrième niveau termine la catégorie des systèmes-machines. […] Avec le cinquième niveau émerge la décision. En pratique, il est souvent difficile de distinguer entre information et décision. […] Dans le domaine de l’information, on distingue l’information-représentation et l’information-décision. Seuls les systèmes qui possèdent une capacité de décision autonome appartiennent au cinquième niveau. […] De tels systèmes échappent au déterminisme du seul hasard : ils ont leurs projets propres ; ils appartiennent au domaine du vivant. Le sixième niveau est celui de l’émergence de la mémoire. […] Il semble que la décision devrait plutôt être classée après la mémoire. On aurait ainsi la chaîne : information → mémoire → décision. […] Avec la mémoire, on pénètre dans le monde de la communication, qui constitue un prolongement du domaine de l’information. La théorie du concept reste à faire. […] Le septième niveau est celui de la coordination ou du pilotage que rend nécessaire la différenciation ou la variété du système. […] Tout système complexe est à la fois structuré hiérarchique et en réseau, avec de multiples liaisons verticales et horizontales, d’où la nécessité d’un centre de coordination et de pilotage » (DURAND, 2002, p. 26-29). Ce niveau clôture le domaine de la vie. « Le huitième niveau est celui de l’émergence de l’imagination ou de l’intelligence. […] C’est « une capacité à gérer de l’information symbolique ». Dès lors, le nouveau système peut s’organiser, se complexifier par un processus purement interne d’auto-organisation à travers des mécanismes abstraits apprentissages et d’invention. […] Le neuvième niveau est celui de l’auto-finalisation dans lequel l’homme se fixe sa propre finalité, ses propres objectifs. Ce niveau est celui de l’émergence de la conscience, de l’intentionnalité […] » (DURAND, 2002, p. 29). Il est clair que tous ces types existent a des niveaux différents pour des questions parfois spécifiques à des objets comme une « motte », qui est bien une entité produite par des flux qu’ils soient de matières (pierre, bois, etc.) ou d’argent, de capacité de travail. Cependant, c’est aussi un objet qui porte ou révèle une intentionnalité.

Figure 2. Les neufs niveaux de complexité (DURAND, 2002)

    La systémique propose une recherche opérationnelle. Elle se fait par étapes successives. La première consiste à définir le système et son environnement avec ses entrées et ses sorties. La seconde étape doit montrer ou expliquer l’organisation du système. Cette étape est double : il s’agit de rechercher un état, c’est-à-dire une structure, et un processus, c’est-à-dire un ensemble de fonctions. Pour les établir, il faut chercher la frontière (ou la limite) entre le système et son environnement, puis définir les éléments qui composent le système, ensuite étudier les connexions entre les différents éléments, c’est-à-dire les réseaux, et enfin, trouver ce qui peut servir de réservoir au système. Une fois ce squelette mis en place, il faut chercher les flux, le (ou les) centres de décisions, les boucles de rétroaction et les délais de réponse. L’établissement de la structure et du processus conduit à définir des lois qui commandent le système, et à comprendre les relations internes et externes du système. A l’intérieur, l’état, c’est-à-dire la structure, correspond à un organigramme qui établit ce que l’on appelle les modules (ou sous-systèmes) en même temps que leur niveau (ou hiérarchie). L’état défini, il faut trouver le mécanisme de fonctionnement : le processus qui gère les différents éléments du système ainsi que les différentes relations entre les niveaux. Ce processus est un programme qui maintient la structure du système. Cependant, il faut remarquer qu’à l’extérieur du système, un certain degré de fermeture existe toujours. Il permet de maintenir l’identité propre du système considéré.

    La structure et les fonctions du système comprises, on peut passer à la troisième étape qui consiste à rechercher la dynamique du système étudié. Il en existe essentiellement deux. Un état stationnaire correspond à un système qui s’adapte dans toutes les situations difficiles qui se présentent à lui. Lorsqu’on l’observe, il donne l’illusion d’être immobile, d’être en équilibre. Celui-ci est obtenu par une régulation qui s’appelle l’homéostasie. Elle repose sur la capacité d’un système à produire ce que l’on appelle de la variété, c’est-à-dire le nombre de configurations, ou d’états, que ce système peut revêtir. Toutefois, trop de variétés peut conduire à une crise de la structure et des fonctions du système, et engendrer la deuxième dynamique possible : celle de l’émergence. Elle se produit lorsque le système n’est plus régulé. Deux cas sont possibles : soit le système brusquement redéfinit sa structure et ses fonctions, soit il est englobé dans un autre système, devenant ainsi un sous-système. Quoi qu’il en soit, l’émergence conduit à l’apparition d’un nouveau système qui n’a plus rien à voir avec l’ancien.

    Les étapes précédentes conduisent à observer le système, ce qui a permis de le décrire. La quatrième étape consiste à vérifier, par l’intermédiaire d’une méthode pertinente, que la théorie obtenue par la description correspond à la situation pratique. Cette étape est le cœur de la recherche dite opérationnelle. Elle consiste à lier les différents éléments (les faits) entre eux, puis à faire intervenir dans ces différentes liaisons, le hasard, et enfin à expliquer la concurrence entre les éléments. Pour correctement étudier un système, il faut faire au minimum trois études : une étude combinatoire, une étude sur les variables aléatoires et une étude sur la concurrence. L’étude combinatoire travaille sur les invariants15 du système par l’intermédiaire de deux techniques qui permettent d’associer les différents invariants : soit il s’agit d’un algorithme16, soit il s’agit d’un programme linéaire17. Le choix aléatoire travaille sur les variables18 du système. Cette analyse est menée par l’intermédiaire des probabilités, des analyses factorielles… Enfin, l’étude de la concurrence nécessite une connaissance de la théorie des jeux (GIRAUD, 2000 ; GUERRIEN, 1995) et de son application. Elle étudie le comportement des individus rationnels en interaction, et les conséquences de leurs choix, c’est-à-dire les contraintes19 exercées sur le système.

    La cinquième étape consiste à présenter les résultats sous la forme d’une représentation graphique et à modéliser le système. La représentation graphique est soit un diagramme, soit une carte ou soit un réseau. La modélisation est le processus d’action qui conduit à la construction d’un modèle20 (DURAND, 2002). Cette modélisation est difficile à réaliser. La plupart des modèles formulés sont faux. Il faut sans arrêt les retravailler pour atteindre quelque chose qui tend vers une juste image de la réalité. Cependant, il faut insister sur le fait que le modèle n’est qu’un résultat. Seul le processus de modélisation a un intérêt scientifique et méthodologique. Cette modélisation a pour but de pouvoir faire des simulations qui vont permettre d’établir une éventuelle prospective. Selon Daniel DURAND (2002), il en existe quatre types : le modèle cognitif21, le modèle décisionnel22, le modèle normatif23 et le modèle prévisionnel24. Cependant la nature d’un modèle est classable en quatre niveaux de compréhension : la maquette25, le schéma26, le modèle cybernétique27 et le modèle numérique28. Le modèle, quelle que soit la discipline qui l’a produit, s’inscrit dans un langage qui permet de le comprendre. Selon Daniel DURAND (2002), ce langage se joue à trois niveaux : un langage graphique, qui fait appel à des notions de sémiologie, un langage mathématique, qui permet d’établir les lois d’ensemble du système, et un langage discursif, qui possède deux faiblesses : il est de nature linéaire alors que la plupart des systèmes ont des règles non linéaires, et il manque de rigueur ; il utilise un lexique flou, mais demeure indispensable pour trouver de nouvelles connaissances.

    La systémique étudie la complexité du monde pour elle-même, mais comment différencier ce qui complexe de ce qui ne l’est pas ? Si on prend les principes de René DESCARTES, la complexité n’existe pas : elle n’est apparente. Grâce à des chaînes linéaires et continues de causes et d’effets, on peut comprendre la complexité du monde par des expressions simplifiées de celui-ci. Depuis une trentaine d’années, on admet que le complexe ait une réalité propre, irréductible. Le père de la complexité est KOLMOGOROV. Il a formulé ce que l’on appelle la théorie algorithmique de l’information (ou théorie de la complexité). Pour lui, le monde serait un ensemble de programmes mis en place en fonction de la taille de l’objet étudié. Plus un objet est « long », moins il est probable. Un système complexe ne peut se résumer en un algorithme court, tant la richesse des informations est importante. Ce genre de système présente une organisation qui n’est ni strictement définie, ni aléatoire, et produit des effets non linéaires dont l’expression est l’émergence de propriétés nouvelles. Toutefois, on distingue la complexité de la complication. « Dans la mesure où la complexité se différencie de la complication et dans la mesure où les phénomènes non complexes donc linéaires, etc. s’avèrent, tant dans la nature que dans la société, rare, tout change. Il apparaît ainsi que ce qu’il faudra maintenant appeler le « vieux paradigme moderne » n’est pas suffisant pour comprendre, pour se représenter et donc pour vivre dans le monde, ce qui est fondamental » (MARTIN, t. 1, 2004, p. 22). Comment étudier cette complexité, si elle existe réellement ? La méthode consiste, comme on l’a vu, à déconstruire les systèmes et à les étudier par l’intermédiaire de la recherche opérationnelle.

    Pour résumer, la complexité regroupe trois situations : le système possède beaucoup de degrés de liberté et a des équations dont l’on ne possède pas la solution ; le résultat, apparemment simple, adopte un comportement compliqué rendant une prospective impossible ; le système a un très grand nombre de variables et un comportement aléatoire. « Il existe en fait deux « styles » de complexité. L’une est la complexité de ce qui est aléatoire et elle est complexité parce que rien ne la résume. Elle n’est pas simple à concevoir contrairement à ce que nous pourrions initialement penser. Par exemple dessiner une distribution aléatoire de points est quelque chose de délicat. Mais inversement voir une structure dans une distribution aléatoire de point est possible. L’autre style est une « complexité » liée à une organisation. C’est la complexité qui rejoint le sens vernaculaire du mot de façon plus directe. Cette complexité correspond à ce qui est organisé, fortement structuré, riche en informations plus ou moins cachées, mais en informations organisées. Il faut essayer d’en rendre compte […] » (MARTIN, t. 1, 2004, p. 27). Ces sciences de la complexité fondent la réflexion d’un ancien conseillé du Président J. DELORS, Marc LUYCKX-GHISI (2001), sur les conséquences que celles-ci auront sur la société. Il qualifie sa pensée de transmoderne.

    La pensée transmoderne (figure 3. p. 18) a été développée par Marc LUYCKX-GHISI (2001). Cette pensée peut être considérée comme une fusion de la pensée occidentale gréco-romaine et de la pensée extrême-orientale. Elle met en avant, entre autre, ce que l’on appelle l’ago-antagonisme. Deux objets contraires s’opposent en même temps qu’ils se complètent, puisque chacun sert de référentiel à l’autre. Le rapport entre les individus obéirait à un abandon partiel de soi : l’individu est libre de faire ce qu’il veut, mais il doit respecter son environnement, sinon celui-ci pourrait un jour se retourner contre lui, ce qui signifie qu’un individu possède des « degrés de libertés » en fonction du système social dans lequel il se meut. Le système sociétal devient donc une entité supérieure à la stricte somme des individus qui le composent. La pensée transmoderne propose également une sorte d’holisme29dans la science. La vérité est une perfection : on tend toujours vers elle, sans jamais l’atteindre. Pour arriver à l’approcher, il faut nécessairement avoir une démarche transdisciplinaire et construire un objet scientifique faisant appel à plusieurs disciplines. Ce nouveau cadre hypothétique de la modernité passe, en outre, par des processus non linéaires, des bifurcations, des horizons de prévisibilité, etc., autant de rapports spécifiques au temps. Cette recherche essaye, à partir d’un objet qui peut être commun à, au moins, trois disciplines, d’éprouver cette nouveauté, en essayant de définir un nouveau cadre anthropo-scientifique. Ce mémoire en articulera essentiellement trois : l’archéologie, l’histoire et la géographie, le but étant d’aboutir au concept de la « motte » capable d’être transposé en archéologie, en histoire et en géographie. On vérifiera que les faits construits par ces trois disciplines vadident ou, au moins, n’infirment pas cette pensée transmoderne.

Figure 3. La pensée transmoderne

i.2. Application aux trois disciplines considérées

i.2.0. Qu’est-ce qu’une science humaine ?

    Qu’est-ce une science humaine ? Une science humaine est une science qui essaye de comprendre les principes généraux du fonctionnement social. Elle se différencie d’une science dite dure qui possède un champ théorique très développé comparativement aux sciences humaines. Les sciences dites dures ont un degré d’abstraction, de généralisation plus important. C’est pour cela que toute science humaine « cale », plus ou moins, son champ théorique sur une ou plusieurs sciences dites dures. Les sciences humaines préfèrent généralement développer leur champ phénoménal, en mettant à l’épreuve les différentes théories venant de ces disciplines. Il est rare que les sciences humaines30 bâtissent leur propre théorie.

i.2.1. L’histoire

    Qu’est-ce que l’histoire ? Pour Marie-Paule CAIRE-JABINET, l’histoire est composée de deux éléments : « la connaissance du passé » (history) et le « le récit qui l’exprime » (story) (CAIRE-JABINET, 2002, p. V). Est-ce une science ? « L’histoire n’est pas une science, elle n’est qu’un procédé de connaissances » (SEIGNOBOS, cité dans PROST, 1996, p. 70). Pourtant, elle a un projet scientifique, formulé par Frédéric HEGEL : expliquer rationnellement le présent par le passé. Pour Paul RICœUR (2000), elle doit mettre de l’ordre dans le temps. Le temps historique est essentiellement un temps humain (MARROU, 1954), qui trouve son approche théorique dans la philosophie. Elle définit les concepts historiques du temps historique. On distingue connaissance historique, événements historiques et réalité historique. La connaissance historique est la connaissance du passé humain et l’interrogation de l’individu sur son passé. Les événements historiques sont des faits extraordinaires dans le sens où un événement implique une rupture dans l’histoire, un changement radical. La réalité historique est composée des faits eux-mêmes étudiés par les historiens. Les philosophes ont toujours lié l’histoire aux notions de conscience et de liberté. Son champ phénoménal est composé de sources dites historiques, caractérisées comme faisant, ou étant, une évolution. L’histoire cherche à établir des événements, des répétitions, des époques, des structures et bâtir un temps historique. C’est autour de ces axes qu’elle établit ses faits. « L’objet de l’histoire n’est pas toujours psychologique, mais embrasse des réalités physiques, psychiques et significatives » (ARON, 1969, p. 272). Qu’est-ce qu’un objet historique ? Pour Fernand BRAUDEL (1958), l’objet historique est quelque chose qui se meut dans la longue durée : il est marqué par une évolution. « La longue durée est l’échelle de temps la plus pertinente parce que, mettant en évidence les régularités, elle est la plus « scientifique » » (LEDUC, 1999, p. 27). Pour Antoine PROST, un objet historique est inscrit dans une période qui lui est propre. « Il n’y a pas […] de question sans document » (PROST, 1996, p. 80). Pour les historiens, il n’y a jamais de lecture définitive d’un document. Chaque époque possède sa propre procédure de traitement des documents31. Son champ théorique comprend essentiellement la théorie des trois temps de Fernand BRAUDEL. Son champ ontologique réfléchit sur le statut de la vérité et de la réalité historique. C’est ce que Paul RICŒUR appelle « l’aporie de la vérité en histoire » (2000, p. 311). Ce problème est étroitement lié à la vision linéaire de l’histoire. La continuité engendre fatalement l’imagination. Paul RICŒUR conclut que « les historiens construisent fréquemment des récits différents et opposés autour des mêmes événements » (2000, p. 311), ce qui illustre bien le fait que l’histoire n’apportera jamais de certitudes. Le second problème ontologique est la valeur moralisante de l’histoire. L’histoire est une science humaine, qui se cale sur le temps physique. Elle est au cœur de la modernité.

    L’histoire est une science moderne. Elle applique la « méthode » (ARON, 1969, p.123) de recherche proposée par René DESCARTES. Elle est également une « encyclopédie » (ARON, 1969, p.123), c’est-à-dire une collection de faits à mettre en relation. L’histoire est une « critique des sciences de l’esprit » (ARON, 1969, p.123), c’est-à-dire qu’elle privilégie la recherche de faits, et non de théories. L’histoire recherche « […] la relation causale […] entre deux événements » (ARON, 1969, p.123). L’histoire applique un raisonnement inductif. Pour Philippe ARIES (1954), elle doit dans une première étape établir les faits, en consultant les sources, puis expliquer les faits établis. L’histoire est donc fondée sur une évidence : les dates, les faits historiques avérés par les documents ; sur un réductionnisme : la division du temps en périodes historiques ; sur une linéarité : la proportionnalité des causes et des effets, et sur une continuité : l’axe temporel ; et enfin, sur une exhaustivité : la recherche d’un maximum de faits pour tendre vers la vérité historique ; respectant ainsi le précepte de Fernand BRAUDEL « toute science va ainsi du compliqué au simple. […] La réduction nécessaire de toute réalité sociale à l’espace qu’elle occupe » (BRAUDEL, 1958, p. 752). Enfin, il y a un rapport très fort entre l’histoire et le progrès, entre le progrès et la modernité donc entre l’histoire et la modernité. En tout cela, elle est profondément moderne.

i.2.2. La géographie

    Qu’est-ce que la géographie ? Le projet de la géographie (MARTIN, 2004, p. 23) est d’étudier les propriétés d’un espace relatif et les processus qui contribuent à différencier les lieux. Dans ces processus, il y a autant ce qui est de l’ordre de la représentation que ce qui de l’ordre culturel, ce qui est de l’ordre du physique, le topos, et ce qui est de l’ordre anthropologique ou sociétal. C’est donc l’étude de la mobilité de (et sur) l’interface terrestre. Selon Paul RICŒUR (2000), la géographie doit mettre de l’ordre dans l’espace. Pour André DAUPHINE (1987), c’est la science des systèmes spatio-temporels. Un objet géographique32 est une forme localisée dans l’espace géographique, c’est-à-dire sur l’interface terrestre. Cette forme possède une localisation précise, une matérialité, un champ et une dynamique. Cette forme a deux origines : soit elle a été créée par l’homme, soit elle est d’origine naturelle. Elle se déploie généralement dans un espace à cinq dimensions : la longueur, la largeur, la hauteur, le temps et l’échelle33. La géographie répond à quatre questions. Où sont les choses ? Comment les structures spatiales se sont-elles générées ? Quels sont les rapports de positions ? Peut-on instrumentaliser les formes spatiales ? L’un des problèmes est que la géographie ne possède pas de théorie de la forme, c’est-à-dire de théories expliquant la formation des discontinuités spatiales. Son champ ontologique concerne aussi la réalité de la perception que les hommes ont de leur espace. La géographie semble aujourd’hui développer à deux champs d’investigation : un champ phénoménologique, qui prône une analyse sociale, et un champ mathématique, qui prône une analyse spatiale. Les deux approches sont complémentaires, en même temps elles s’opposent. Elles sont donc ago-antagonistes. En cela, la géographie tend à être plus en accord avec une pensée qui cherche à dépasser la modernité, avec une pensée transmoderne. C’est peut être ce qui lui conférera demain son utilité sociale.

i.2.3. L’archéologie

    Qu’est-ce que l’archéologie ? Le projet scientifique34 de l’archéologie est d’étudier35, de recenser36, et de rechercher de nouveaux sites recelant des traces humaines (JOCKEY, 1999 ; DEMOULE et alii, 2000). L’archéologie est comme la géographie : elle joue sur deux versants scientifiques : elle est une science humaine, mais aussi une science de la nature. Son champ phénoménal est composé par les objets anciens enfouis, par les sources historiques qui permettent de savoir où fouiller et par les sources géographiques composées essentiellement de cartes I.G.N., de cartes archéologiques et de photographies aériennes. De ce fait, le site archéologique37 est son objet d’étude privilégié ; ce n’est pas le seul, mais c’est le plus important. Son champ théorique est très pauvre. Son champ ontologique concerne les pertes d’informations archéologiques dues à l’érosion, aux fouilles sauvages, mais aussi à la méthode de fouilles employée. Il est donc clair que l’« archéologie » comme science est en construction. Ainsi aujourd’hui, il existe plusieurs méthodes produisant des faits archéologiques (les méthodes de fouilles, les méthodes de prospection, les méthodes de localisation) mais il n’existe rien qui fédère le tout. C’est pour cela que l’on a tendance à la considérer comme une science auxiliaire de plusieurs disciplines : histoire de l’art, histoire, ethnologie, sociologie, géographie… Cela étant, l’archéologie est une méthode qui se décompose en trois branches : faire des typologies, appliquer des techniques et interpréter la stratigraphie. L’analyse archéologique est actuellement fondée sur une démarche « dative ». La datation permet d’écrire une histoire, en passant par des typologies qui sont le produit d’une description et d’un classement. « L’archéologie ne permet pas de résoudre tous les problèmes que pose l’histoire. […] Plus qu’une source auxiliaire, l’archéologie mérite le qualificatif de science « génératrice » d’histoire. […] Tout archéologue est en même temps historien et doit avoir présent à l’esprit que le moindre tesson de céramique qu’il exhume du sol est d’abord un témoignage historique » (PELLETIER, 1985, p. 11). L’archéologie transforme le temps stratigraphique en temps historique. Aujourd’hui, à cette analyse historique, on ajoute volontiers une analyse spatiale, fondée essentiellement sur les différentes échelles d’observation. Un site possède au moins quatre niveaux d’observation : les structures enfouies, le site, le territoire proche du site et la région englobant le territoire du site. C’est donc la description qui constitue le point central de la définition de l’archéologie en tant que méthode, mais c’est aussi une source. L’archéologie a aussi pour but de rechercher les formes qui appartiennent au même contexte. C’est pour cela que l’on peut affirmer que l’archéologie est une discipline qui fait appel à plusieurs objets communs en histoire et en géographie. Une preuve essentielle est la nature des découvertes archéologiques : l’occupation du sol, les structures de l’habitat, les éléments de la vie quotidienne, l’industrie, les échanges, la religion, les coutumes funéraires et l’art, autant d’objets d’étude mis en œuvre par l’archéologie appartenant aux autres deux disciplines considérées. L’archéologie peut par conséquent servir de base à une réflexion commune.

i.3. Préambule

    Ce mémoire esssayera à partir d’un objet intéressant ces sciences (« la motte de Boves »38) de développer une perspective transdisciplinaire. La « motte » est donc cet objet d’étude, ce « champ expérimental » qui nous permettra peut être d’initier une transdisciplinarité forte qui s’inscrit nécessairement dans un autre schéma, pour une part, que celui de la modernité. Ce dépassement nous le nommerons transmodernité. Son cadre théorique sera donc une pensée « transmoderne ». On vérifiera s’il convient réellement à une étude transdisciplinaire. En essayant, tant que possible, de respecter les caractéristiques de chaque science humaine considérée. Le choix de cet objet se justifie par le fait que la motte a une histoire longue et qu’elle a été le support d’une histoire, qu’elle a une position qui influence le champ morphogénique, et inversement, et qu’elle présente des structures archéologiques nombreuses (Figure 4 p. 23). Aussi, dans une première partie, nous nous attacherons à définir ce qu’est une « motte castrale » comme objet de chaque discipline, mais également nous proposerons quelques réflexions préliminaires sur des théories « importées » des sciences dites dures afin d’articuler les trois disciplines, notamment autour du concept d’espace-temps. La seconde partie essayera d’articuler les données archéologiques, géographiques et historiques, et cela, grâce aux théories et concepts décrits dans la première partie. Cette partie insistera sur l’utilité de maîtriser les outils informatiques permettant de réaliser les modèles numériques de terrain (M.N.T.) et les bases de données cartographiques (les Systèmes d’Informations Géographiques, S.I.G.)… La troisième partie essayera de montrer que le raisonnement analogique et homologique mené tout au long de la seconde partie, peut être modélisé par l’intermédiaire du modèle fractal log-périodique développé par Laurent NOTTALE (NOTTALE, CHALINE, GROU, 2000 ; http://wwwusr.obspm.fr/~nottale/arGNCaix.pdf) dont le support est un espace-temps fractal (NOTTALE, 1998) à partir duquel on définit la relativité d’échelle (NOTTALE, 1998).

Figure 4. L’objet « motte » dans une perspective « transmoderne »






1. Un objet d’étude commun : la « motte »

1.1. La motte vue par chaque discipline

1.1.1. La motte, un objet historique

    Traditionnellement, on écrit que les luttes du Xe siècle ont engendré à la fin du Xe siècle une forte croissance, peut être exponentielle, d’un nouveau type de fortifications : le château. Il s’agit d’une fortification individuelle construite pour un seigneur (le chef) et sa mesnie (ses guerriers), couplée avec une basse-cour peuplée pour abriter les habitants-paysans. Le « château à motte » paraît être l’instrument de la révolution castrale. Les châteaux à motte seront en pleine activité du XIe au XIIIe siècle, après ce type de construction sera abandonné.

    Au XIXe siècle, quelques archéologues ont différencié les tumuli pré-historiques des mottes castrales médiévales. On différencie une motte d’un tumulus par la présence d’un fossé, c’est-à-dire par un caractère défensif. Les premières études sont celles d’Arcisse de CAUMONT et de Camille ENLART. Ils ont analysé quelques chroniqueurs et la broderie de Bayeux. Ils en ont conclu que les mottes sont « un des plus anciens types de châteaux féodaux. »39. Toutefois, à cette époque, les mottes étaient étudiées très rapidement, au profit des châteaux en pierre, toujours visibles, qui sont la marque d’une histoire continue et connue. Après ces premières analyses, les historiens de la société, entre la fin du XIXe siècle et les années 1970, ignorent les mottes et les châteaux de pierre, le support matériel ne pouvant faire l’objet d’une objectivation scientifique. Depuis les années 1970, les « mottes » et les « fortifications » semblent de nouveau intéresser les historiens, mais surtout les archéologues40. Le château est devenu une source historique, nécessaire à l’étude de la châtellenie, du peuplement, créant des bourgs castraux et des réseaux de communication, du cadre de vie de la société courtoise et du marchandage, car le château fut pendant un temps, une marchandise précieuse. La motte devient un objet d’étude à part entière. Avec Gabriel FOURNIER et Michel de BOUARD, elle est devenue un objet scientifique.

    Les historiens débattent sur la définition du terme. Le mot « motte » vient du latin motta qui signifie l’aspect concret du site fortifié. « L’acte de naissance du château à motte se situe donc dans le courant du Xe siècle, avec un coefficient de certitude satisfaisant » (ROCOLLE, 1994, p. 40). Le terme semble apparaître pendant la seconde moitié du XIe siècle, mais la construction de châteaux sur une hauteur est mentionnée par des périphrases avant 1040. Michel BUR (1999) pense que FLODOARD41 (893/894-966) désigne la motte par le terme munitio. Pour lui, les premiers châteaux sont en bois parce qu’ils coûtent moins cher. A cette idée, il faudrait ajouter que, vraisemblablement, ils le sont car on ignorait combien de temps ils allaient servir. Le terme est rarement cité par les contemporains : en 1040, sur l’acte de fondation de la Trinité de Vendôme ; en 1041, sur l’acte du cartulaire de l’abbaye de Saint-Maixent où il est écrit « castrum qui dicitur mota » (La Mothe-Saint-Héraye) ; et au XIIe siècle, chez les chroniqueurs ORDERIC VITAL et SUGER. Au terme « motte », on préfère castrum, ?castellum, munitio pour désigner des fortifications diverses. Michel BUR (1999) définit le castrum par un espace relativement vaste, le terme signifie « trancher, couper du reste ». Le castellum42, toujours défini par cet auteur, est une résidence privée d’un lignage, c’est un espace de moindre dimension, plus facile à défendre.

    Pour André DEBORD, « il s’agit […] de tertres, qui peuvent être constitués de terre rapportée et, donc, être entièrement artificiels. Mais, en fait, assez souvent, le tertre comporte une partie naturelle, un moyen rocheux retaillé et complété par des apports extérieurs. Il est presque toujours entouré d’un profond fossé et l’ensemble consiste – indépendamment des constructions de bois ou de pierre qu’il porte à son sommet – en un élément défensif puissant, avec une douzaine de mètres de dénivellation entre le fond du fossé et le sommet du tertre » (DEBORD, 2000, p. 63). Pour Michel BUR, « ce tertre artificiel, fait partiellement ou totalement de main d’homme, soit par accumulation de terre, soit par remaniement d’un relief, est toujours entouré d’un fossé. […] La terre arrachée au fossé sert à construire le tertre, qui peut aussi, exceptionnellement, être érigé en deux étapes à partir d’une petite enceinte circulaire comblée » (BUR, 1999, p. 31). Le diamètre à la base est compris entre 30 et 100 mètres, le diamètre au sommet, entre 10 et 60 mètres et la hauteur tourne autour de 20 mètres.

    Pour Dominique BARTHELEMY, c’est un « amas de terre de forme tronconique servant de fortification ; souvent flanquée d’une baile (ou basse-cour) » (BARTHELEMY, 1990, p. 287). Pour André CHATELAIN, il s’agit d’un « monticule naturel ou plus souvent artificiel, destiné à porter une fortification » (CHATELAIN, 1996, p. 108). Pour Jean-Marie PESEZ, le château à motte est un « une butte artificielle, circulaire et tronconique » (DROM, p. 179-198). On pourrait cumuler les auteurs qui ont cherché à définir le terme. Ce qui était important à remarquer, c’est que la définition du terme se trouve généralement dans celle de « château ». Rares sont les auteurs qui ont défini le terme « motte » pour lui-même. Dans les auteurs cités, il n’y a que Dominique BARTHELEMY (1990) qui différencie dans son lexique « château » et « motte ». L’expression dans laquelle se trouve le terme est de deux natures soit l’auteur emploie « château à motte », soit il emploie « château sur motte ». La première expression lie implicitement la construction défensive à son support : la motte de terre, ce qui signifie que la construction de la motte et celle du château sont étroitement liées. Le château et sa motte sont étudiés ensemble, formant un tout : pas de château sans motte, pas de motte sans château, tandis que « château sur motte » matérialise plus un intérêt pour le château construit, achevé, et non pour son support de construction qu’est la motte.

Organigramme 1. Rappel épistémologique sur l'objet d'étude « motte »

1.1.2. L’archéologie et les mottes

    Les historiens laissent aux archéologues l’effort de recensement des mottes qui a été déployé dans le but d’en dresser l’inventaire et d’en programmer l’éventuelle fouille. La problématique d’étude est simple : pourquoi le nombre de sites aristocratiques et fortifiés augmente-t-il fortement à la fin du Xe siècle ? Quelles sont les fonctions de ces mottes si nombreuses ?

    La motte est une résidence fortifiée de l’aristocratie châtelaine. C’est le point de départ de nombreuses châtellenies. La fonction de résidence est liée à une fonction politique. Sont-ce des résidences privées ou publiques ? On possède la mention et l’existence de mottes d’attaque ou de siège. Il existe des petites mottes avec des tours de guet. Les mottes sont donc des objets multifonctions. « Une des grandes acquisitions de l’archéologie médiévale de ces trente dernières années a été d’attirer l’attention sur les mottes : il s’est ainsi développé une recherche qui a permis de renouveler complètement la problématique historique. L’importance des châteaux de terre – et, en particulier, de la motte, qui restera comme le symbole de l’essor de la fortification individuelle et de la révolution castrale – ne doit cependant pas faire oublier que celle-ci s’est accomplie de bien d’autres façons et en s’appuyant sur d’autres formes castrales » (DEBORD, 2000, p. 77). L’auteur rappelle qu’il y a au moins deux structures connues : la motte dans la France du nord et les roqua dans la France du sud ou en montagne.

    Les archéologues préfèrent l’expression « château à motte ». Certains abandonnent même le terme « château » pour celui de « motte » tout court. L’objet « motte » prend son indépendance par rapport au château. Cela se justifie par le fait que, dans la logique chronologique, on a d’abord construit la motte de terre avant de construire le château, mais qu’est-ce qui prouve qu’elle a été élaborée peu avant de la construction de ce château ? Généralement, rien. D’où l’intérêt d’étudier cette structure pour elle-même. A partir de là, les archéologues interviennent, mais malheureusement peu de mottes ont été fouillées en France.

1.1.3. La motte, une forme spatiale ?

    La motte est une forme saillante et prégnante qui se déploie dans l’espace géographique. Elle peut donc faire l’objet d’une étude géographique. Cette forme s’est cristalisée aux alentours du Xe-XIe siècles en Occident, comme un symbole de pouvoir, à un moment où il n’existait plus de pouvoir central suffisamment puissant pour assurer la sécurité et, plus généralement, l’organisation de l’espace occidental médiéval. C’est un processus de différenciation spatiale par fragmentation et cela se traduit dans le processus de la construction des mottes. La motte est avant tout une production anthropique, c’est ce qui la différencie des buttes témoins en géomorphologie, par exemple. Généralement, la motte est tronconique, et sert de support à un bâtiment à caractère défensif. Si la motte de Boves est un objet géographique, elle structure alors un espace à des niveaux différents. D’abord, elle structure la cohérence du complexe castral et prioral. Puis, elle est un verrou dans l’Amiénois primitif43. On constate grâce à l’étude historique qu’elle perd progressivement son statut de verrou, au profit notamment d’Amiens. Le problème est que les premiers résultats de la fouille ont montré un accroissement de la taille de la forteresse, alors que, visiblement, sa fonction défensive était fortement compromise à partir du XIIIe siècle. Comment l’expliquer ? Seul un emboîtement scalaire peut l’expliquer. La motte de Boves a survécu grâce à la dymanique spatiale dont elle a fait parti aux XIIIe-XVIe siècles. C’est ce qu’essayera de montrer ce mémoire. Cette étude passe par un essai de modélisation de la morphogenèse de la motte de Boves, c’est-à-dire des causes de la cristallisation du champ morphologique de la motte, mais aussi par un essai d’explication de l’évolution spatio-temporelle de l’espace interne et externe de la motte du Xe au XXIe siècle, mais avant de poursuivre le raisonnement, il faut envisager les outils qui sont utilisables pour cette étude.

    En conclusion, on peut dire qu’une motte castrale est une forme spatiale qui émerge au Xe siècle p.-C., suite à la désagrégation de l’empire carolingien. Quelles méthodes peut-on utiliser pour étudier cet objet « motte » ? Il existe trois approches : l’approche morpho-historique, l’approche morpho-structurelle et l’approche morpho-spatiale.

1.1.4. De l’approche morpho-historique à l’approche morpho-spatiale

1.1.4.1. L’approche morpho-historique (CHOUQUER, 2000)

    L’histoire ne propose qu’un concept empirique basé sur une approche morpho-historique qui a été critiquée par Gérard CHOUQUER. C’est ce qu’il appelle la « raison morpho-historique »44 (CHOUQUER, 2000, p. 9-16), c’est-à-dire la recherche d’une cause efficiente, établie par un « calcul », une « mesure », un « système » et un « concept », qui explique la morphogenèse. Face à cette « raison », la communauté scientifique a adopté deux positions : soit elle lui fait une « confiance aveugle », soit elle la « rejette viscéralement ». Gérard CHOUQUER a montré que cette méthode est complètement dépassée, ainsi il écrit que « la nouveauté d’il y a 80 ans est devenue académisme. C’est donc bien ailleurs qu’il faut chercher de nouvelles perspectives » (CHOUQUER, 2000, p. 16). Cette méthode est très originale puisqu’il montre qu’elle nie son objet d’étude. Comme les historiens sont des modernes, en voulant analyser par une approche cartésienne ces objets, ils ont été confrontés à deux apories : « soit ils [les morpho-historiens] se contentaient de rapprochements superficiels entre données archéologiques, données morphologiques et données textuelles, afin de pouvoir coudre les faits en un discours historiques […] [et] faire de l’histoire une discipline cadre […] car le fait archéologique ou morphologique étant par nature muet, il serait inférieur au fait textuel. […] Soit ils prenaient de plus en plus conscience de la spécificité des sources archéologiques et morphologiques, qui racontent d’autres histoires ne se satisfaisant, ni des thématiques, ni des chronologies de l’histoire institutionnelle et politique. […] Le chercheur devait renoncer à écrire l’histoire de son coin de campagne antique ou médiévale […] » (CHOUQUER, 2000, p. 10). De cette longue citation, il faut retenir que ce type d’objet comme la motte est nécessairement transdisciplinaire et nécessite d’une étude globale. Jusqu’à présent, on étudiait les formes à travers le prisme de la « révolution copernico-galiléenne des sciences humaines » (DOSSE, 1987, p. 91). Cela a abouti à un « paradigme géohistorique fixiste » (CHOUQUER, 2000, p. 21) mis en place par Fernand BRAUDEL. Cette méthode ne fait que rechercher des formes symboliques appartenant à des époques bien précises. C’est ce que l’on appelle la chrono-typologie, qui est basée sur une réduction cartésienne des formes observées : on découpe les formes qui interpellent tel ou tel historien de tel ou tel époque45. « A chacun sa forme » (CHOUQUER, 2000, p. 14). Or, un morceau de forme n’est pas une forme, et encore moins la forme à étudier. Ainsi, il faut « rechercher d’autres finalités pour nos études que le déterminisme chrono-typologique » (CHOUQUER, 2000, p. 11). Il ajoute qu’« on ne peut plus continuer à se trouver dans la situation où certains disent : cette forme existe, elle est née à telle date et a été produite par tel pouvoir ; tandis que d’autres rétorquent : cette forme n’existe même pas, c’est une vue de l’esprit » (CHOUQUER, 2000, p. 11). « Donc il y a abus d’une certaine histoire, linéaire, causale, typologique, éradicatrice du milieu. Et cet abus dessert singulièrement le propos de l’histoire en gommant la diversité des situations comme la durabilité évolutive des formes dans la diachronie » (CHOUQUER, 2000, p. 78). Cette méthode a été peu utilisée sur le site de Boves, mais il est bon de la rappeler, afin d’expliquer ce que ne sera pas ce mémoire.

1.1.4.2. L’approche morpho-structurelle

    Il y a, à ce sujet, un conflit ancien entre les historiens et les géographes. Les historiens rejettent les formes naturelles, qui ne leur paraissent pas régulières et périodiques. A force de rejeter les formes, Gérard CHOUQUER montre que l’on arrive à décrire un « monde sans formes » (CHOUQUER, 2000, p. 24). En conséquence, on est arrivé au paradigme suivant : les formes euclidiennes sont anthropiques et les formes non euclidiennes sont naturelles, ce qui est inexact aujourd’hui après la découverte de la géométrie fractale46. Des formes qui paraissent euclidiennes sont, en fait, non euclidiennes comme le réseau des rues d’une ville. Alors que faire sinon reprendre à zéro ces questions autour de la forme. Le problème est que les archéologues travaillent sur des formes qu’ils ne traitent pas pour elles-mêmes. En effet, la fouille peut être perçue comme une expérience morphologique : les formes mises à jour sont très différentes des formes attendues. C’est ce que Gérard CHOUQUER appelle « l’obsession de la forme parfaite »47 (CHOUQUER, 2000, p. 25). De plus, comment les dater alors que l’on ne peut dater que le substrat dans lequel elles sont imprimées. Autrement dit, quel est le programme, le processus, qui les a élaborées ? Actuellement, à part Gérard CHOUQUER, aucun archéologue ne s’est posé la question. « L’espace et le territoire sont digérés et transformés en simples faits chronologiques et politiques. L’espace n’est alors que du temps, synchronie et factuel. Mais c’est ainsi que la majorité des travaux des historiens traite l’espace » (CHOUQUER, 2000, p. 18). Il y a donc un « […] rapport vidé de substance entre le temps de l’historien et l’espace du géographe […] » (CHOUQUER, 2000, p. 18). Cette approche morpho-structurelle est celle qui a été essentiellement appliquée sur le site de Boves.

    Le complexe castral et prioral de Boves ne présente aucune caractéristique d’un point de vue structurel. La carte topographique dressée montre une motte et son fossé, protégeant deux basse-cours, dans lesquelles se trouvent le prieuré Saint-Aubert et les ruines d’une église du XIIe siècle. Une petite motte, non loin du prieuré, suscite toujours de vives controverses. Est-ce la motte du siège de 1185 ? Est-ce la motte primitive ? Autant de questions que l’on ne pourra résoudre qu’avec des fouilles et une étude approfondie de cette structure énigmatique. Du château, il ne reste que la tour sud-est en ruine. Le fossé a été en partie rebouché. Les sondages ont montré qu’il y avait deux fossés : un grand fossé sec de 20 à 25 mètres de profondeur et un petit fossé entourant la motte. Ce type de site est appelé éperon barré. Quand la motte a-t-elle été construite ? Quand le fossé a-t-il été construit ? A ces questions, peu de réponses peuvent satisfaire l’ensemble de la communauté scientifique. C’est pour cela que l’étude des structures est très importante. Avec l’analyse stratigraphique, on peut dater d’une manière plus ou moins précise les niveaux d’occupation, et avoir une fourchette chronologique des structures qui composent ces niveaux.

    Les fouilles ont montré qu’au moins cinq châteaux se sont succédé sur la motte de Boves du Xe au XIVe siècle. Cinq structures en cinq cents ans ! La première interprétation consiste à dire que ce point a été stratégique pendant 500 ans d’une manière continue. Toutefois, les données archéologiques de la période contemporaine ont montré que le point a servi lors des trois guerres franco-allemandes (1870, 1914-1918 et 1939-1945). L’approche morpho-structurelle est faite à partir des plans de masse dressés sur le terrain. Elle met en évidence des constructions en bois au Xe siècle, une construction mi-pierre, mi-bois, au XIe siècle, une première construction en pierre du XIIe au XIVe siècle et une deuxième construction en pierre du XIVe au XVIIe siècle. Au XVIIe siècle, le château devient une carrière qui exploite les pierres de parement des murs, pierres que l’on retrouve dans les caves des maisons bovoises. A la période contemporaine, le site redevient sporadiquement défensif. Des cadavres de 1870 ont été retrouvés, ainsi que des tranchées de la Grande Guerre. Il prend également une forme offensive puisqu’une base de D.C.A. a installée pendant la Seconde Guerre mondiale. Si on fait le bilan sur les structures, on a une occupation temporaire au Xe siècle, une occupation semi-permanente au XIe siècle, deux occupations permanentes du XIIe au XVIIe siècle, une occupation temporaire du XVIIe au XXIe siècle.

1.1.4.3. L’approche morpho-spatiale

    Gérard CHOUQUER propose un paradigme géohistorique dynamique. Il veut introduire l’idée que l’on ne peut étudier la forme spatiale qu’à travers une dynamique nécessairement spatio-temporelle. C’est la fin de l’histoire quasi-immobile de Fernand BRAUDEL. « Ainsi l’histoire instrumentalise l’espace. C’est-à-dire que les faits archéologiques épars sont eux-mêmes disciplinés par les formes, dont ils assurent la preuve et la date ; puis les formes servent d’expérimentation à une hypothèse historique déductive, qu’il s’agit de vérifier. On est ici dans une méthodologie doublement déductive, et une méthodologie hiérarchisée par l’échelle, puisque, plus la base spatiale est étroite, plus le fait est dominé. L’histoire s’offre toujours le plus grand territoire, la morphologie l’échelle intermédiaire, la fouille le plus petit espace. L’effet d’échelle, porteur de différences, est annulé par l’emboîtement, qui permet l’intégration des niveaux. Mais on n’est même pas dans une méthode hypothético-déductive, puisque le principe de départ, à savoir que l’histoire ordonne et donne le sens, n’est pas réexaminé en fin de relevé. Autrement dit, le cadre historique et le rapport morphologique entre voie et éventuels réseaux ne fonctionnent pas comme un modèle hypothétique mais comme un cadre intangible qu’on doit remplir. C’est un donné déterminant, posé en tant que tel » (CHOUQUER, 2000, p. 47). Ainsi, l’étude d’un site archéologique passe nécessairement par une étude multiscalaire, qui a été développée de manière intuitive en géographie, et qui a été formalisée par la géométrie fractale. Une forme dans l’espace se déploie à plusieurs niveaux. Une résolution permet de limiter son existence. Cette forme et l’espace géographique interagissent ensemble. L’étude de la motte de Boves doit nécessairement passer par une étude approfondie de son organisation spatiale aussi bien d’une manière locale que d’une manière globale, mais cette approche ne peut être envisagée que si l’on admet qu’il existe un ordre scalaire, qui permet de structurer l’emboîtement des échelles. Cet ordre peut être établi par un outil qui s’appelle la géométrie fractale.

    Quelles que soient les approches envisagées, les trois disciplines se heurtent à des problèmes communs que sont ceux de la limite, de la caractérisation de la structure et de l’échelle dans laquelle se meut la forme étudiée (motte de Boves). Après avoir considéré les trois approches, il faut éclaircir, tant que possible, ce qu’est le temps et l’espace, concepts servant de support à celles-ci. Ainsi, pour privilégier une approche commune en histoire et en géographie à partir des données archéologiques, il faut nécessairement rappeler comment le temps et l’espace sont abordés dans les sciences en général, puis dans ces disciplines en particulier, ce qui permettra d’expliquer comment cette étude va chercher à montrer que l’objet « motte » est un objet complexe, potentiellement étudiable dans le cadre d’une pensée transmoderne.

1.2. Les concepts d’espace et de temps

1.2.1. Le statut du temps dans les sciences

1.2.1.1. Le temps vécu, le temps mesuré

    Chacun cherche à définir le temps, et ce depuis la Haute Antiquité, mais il est instable, éphémère alors comment le définir ? Généralement, on cherche d’abord à le mesurer. Ainsi, partout sur la terre, les hommes ont cherché tous les moyens pour réussir à mesurer de la manière la plus précise possible quelque chose qu’ils ressentaient. Pourquoi cette quête s’est-elle poursuivie de tout temps et en tout lieu ? Tout simplement parce que le temps est lié à l’existence de l’homme. On vit dans le temps et grâce au temps. Quand il s’arrête, c’est que l’être est mort. La définition du terme est aujourd’hui toujours vague. Toutefois à partir des connaissances techniques de notre civilisation certaines « réponses » ont été trouvées. Le temps est-il oxymore ? Il est « évident et impalpable », « substantiel et fuyant » et « familier et mystérieux » (KLEIN, 1995, p. 9-10), continu et discontinu, linéaire et cyclique. Krzysztof POMIAN souligne, lui, que « le temps est lui-même un objet temporel » (POMIAN, 1984, p. XIV). Comment alors mettre de l’ordre dans le temps ? « Le temps risque toujours d’être identifié aux phénomènes qu’il contient. Or ce qui s’écoule dans le temps n’est pas la même chose que le temps lui-même » (KLEIN, 2004a, p. 16).

    Les Anciens pensaient que l’histoire permettait de tirer les leçons du passé, et de ne plus reproduire les erreurs passées. Ils prônaient un modèle cyclique pour les événements historiques. La liberté humaine permettant alors d’agir sur les événements, c’est-à-dire de tirer des règles pratiques, des morales. Dans cette vision, le passé est supérieur au présent. HESIODE a conçu un temps cyclique, qu’il justifie par le mouvement des planètes. PLATON reprend cette idée en écrivant que « le temps […] est né avec le ciel… » (Timée), ce qui n’est pas sans rapport avec la mythologie : Kronos émasculant son père Ouranos (le ciel) qui fit un bon en hurlant de douleur, lâchant ainsi l’emprise qu’il avait sur sa femme, Gaïa (la Terre), et créant un espace intermédiaire où le temps s’exerce. PARMENIDE, lui, conçoit le temps comme étant quelque chose d’explicable. Pour lui, le mouvement est une succession de position fixe, c’est-à-dire qu’il décrit le mouvement par l’immobilité, le devenir n’est qu’une illusion. Enfin, ARISTOTE pense que, comme HERACLITE48, le temps est linéaire. Dans la Physique, il écrit que « le temps n’est ni le mouvement, ni sans mouvement ». Le temps est un mouvement structuré : un arithmos, c’est-à-dire quelque chose de mesurable, mais il a une vision discontinue du temps, fondée sur un fait topologique simple : il y a un avant et un après.

    Pour saint AUGUSTIN, les éléments constituant le monde sont la matière, le temps et la forme. Pour ce qui est du temps, il reprend l’opposition soulignée par PLATON et ARISTOTE à savoir, le temps vécu et le temps conventionnel. Cependant, pour saint AUGUSTIN, le temps vécu est défini par la notion de conscience (memoria) : le temps est quelque chose que l’on ressent dans son for intérieur, ce qui le différencie de l’antique vision du temps qui l’associait au cosmos. Le temps vécu est un temps subjectif qui donne naissance à l’idée de durée. Le temps conventionnel est un couple entre la mesure du temps et le trio : passé/présent/futur. Le temps a été créé par Dieu, c’est-à-dire que c’est un espace de création, qui s’oppose aux éternels (les anges…) qui constituent un non temps dans lequel se trouverait Dieu. Pour lui, la conscience permet de mémoriser les événements passés et de se projeter dans le futur c’est-à-dire que « le présent du passé, c’est la mémoire ; le présent du présent, c’est la vision ; le présent du futur, c’est l’attente. » L’originalité de saint AUGUSTIN a été de transformer la vision antique du temps, « définie comme chute, image immobile et pervertie de l’éternité, en une justification du temps comme espace de création et de sanctification, où l’existence peut se sauver parce qu’elle se relie à l’essence divine qui la crée en la tirant du néant – le néant toujours menaçant et toujours attirant » (KUNZMANN, BURKARD, WIEDMANN, 1993, p. 71).

    Environ dix siècles plus tard, la définition n’a plus bougé dans la mesure où on ne possédait pas les moyens techniques de la faire évoluer. Au XIVe siècle, Guillaume d’OCKHAM (vers 1280-vers 1348) redéfinit ce qu’est le temps. En effet, l’horloge mécanique a été inventée, ce qui permet une expression géométrique du temps ; les chiffres arabes commencent à remplacer les chiffres romains, les livres d’heures se diffusent… Bref, tous les outils sont là pour mesurer d’une manière plus précise et plus rigoureuse le temps qui passe. Guillaume d’OCKHAM fonde sa théorie philosophique sur deux principes : le principe d’omnipotence et le principe d’économie. Le principe d’omnipotence met en avant la cause temporelle, qui est une forme de cause efficiente, c’est-à-dire que le monde est un enchaînement de faits contingents. Son but est de connaître le passé pour mieux maîtriser le futur49. Il invente la connaissance historique qui débouchera sur la recherche de la réalité et de la vérité historique autour de la notion de preuve documentaire. Ainsi, pour Guillaume d’OCKHAM, le passé est supérieur au présent. Il recherche des leçons dans l’histoire. Ces leçons ne peuvent s’inscrire que dans un temps cyclique, où les événements sont des modèles, des morales. Le principe d’économie est le suivant : « on ne doit jamais multiplier les êtres sans nécessité » (cité dans KUNZMANN, BURKARD, WIEDMANN, 1993, p. 89), c’est ce que l’on appelle aussi le « rasoir d’OCKHAM ». Pour lui, « recourir à l’universel pour expliquer l’individuel a pour seul effet de dédoubler artificiellement les êtres, sans expliquer quoi que ce soit, il s’ensuit que tous les principes qui ne sont pas nécessaires à l’explication d’une chose sont superflus et doivent être rejetés » (KUNZMANN, BURKARD, WIEDMANN, 1993, p. 89)

    A cela, Frédéric HEGEL s’oppose vigoureusement, « il n’y a pas de leçons de l’histoire ». Il montre que l’on ne peut pas à tirer d’enseignement de l’histoire c’est-à-dire réfléchir sur le passé pour construire des règles morales nécessaires au présent. Il propose un temps linéaire fondé sur la notion de progrès scientifique. Le monde est en train de se construire. Cela définit son sens. Il perfectionne ainsi le modèle proposé par saint AUGUSTIN. Pour lui, les événements historiques sont des situations uniques. Ils sont le produit de la rencontre entre un « grand homme » et une situation qu’il a comprise. C’est la célèbre théorie des « grands hommes » de Frédéric HEGEL. Ces grands hommes se différencient des « hommes passifs », qui sont ceux qui restent prudents. La compréhension du présent réside donc dans l’explication du passé. Hier, on en était là, aujourd’hui, on en est là, demain, on en sera sûrement là. Pour lui, le refuge dans le passé condamne le présent. Ce refus du présent peut conduire à des formes d’intégrisme et de traditionalisme. Bref, qui a peur du présent, a peur de la vie. Frédéric HEGEL propose, en fait, une méthode analytique, fondée sur la rationalité des faits.

    Henri BERGSON complète l’explication en proposant une « évolution créatrice », qui montre que, de temps en temps, l’homme est suffisamment libre pour agir sur le temps, pour créer l’avenir. L’idée de Henri BERGSON est une adaptation de la théorie de l’évolution de Charles DARWIN. Pour lui, tout est déterminé, mais l’homme possède parfois dans sa vie des moments de liberté. Le présent est le « moment », c’est-à-dire qu’une durée étendue dans le temps est une somme de « plusieurs instants ». Le présent est de deux natures : « instant mathématique » et « une certaine épaisseur de durée ». La durée est elle-même composée de deux temps : un temps objectif et un temps subjectif. Le temps objectif est un temps homogène, un temps conventionnel, un temps mesuré, quantifié. Le temps subjectif est un temps vécu par la conscience, un temps hétérogène, un temps ressenti. Grâce à la durée, le concept de « passé immédiat » est prouvé : il s’agit d’avoir été conscient de ce qui vient de se passer et de comprendre qu’une situation présente fait appel à une adaptation réalisée par des connaissances et des savoir-faire acquis dans un passé plus ou moins lointain.

    Toujours est-il que dans toutes ces définitions, on voit que le temps n’a qu’une dimension50, au sens mathématique du terme. Il est généralement représenté par une droite, qui ordonne les événements historiques de manière continue. Le temps est pourtant divisible en deux sentiments que Etienne KLEIN51 (1995) décompose en deux termes : le chronos52 et le tempus53. A partir de là, l’histoire peut devenir un concept qui « suppose que le monde se modifie au cours du temps » (KLEIN, 1995, p. 22). L’histoire est une discipline sans lois. « C’est l’un des avantages de l’histoire que de pouvoir s’opposer, par la seule force des dates, aux généralisations, aux théories et aux lois. Les dates sont des chiffres, donc cette sorte de langage qui, en notre époque de confusion des langues, demeure accessible à tous, aux êtres les plus simples comme aux cervelles les plus marquées par les diverses sortes de déformations idéologiques, politiques, philosophiques, voire socio-culturelles. […] la date […] est elle-même aussi irréfutable que celle du premier pas sur la lune, aussi stable qu’une loi mathématique […] » (PERNOUD, 1979, p. 101). En effet, une loi est quelque chose d’immuable et de stable, ce qui veut dire que l’histoire n’existerait plus, mais l’histoire en tant que discipline scientifique ne peut se passer de théories. Ainsi, les historiens se sont acharnés à élaborer des théories sans lois. Cependant, on peut constater que dans toutes les époques, il y a des permanences. L’emploi de ce terme a permis d’éviter d’utiliser le mot « loi ». Deux visions du monde s’opposent : le monde comme histoire et le monde comme système, conclut Etienne KLEIN (1995), mais les objets qu’étudient l’histoire sont la plupart du temps des systèmes.

1.2.1.2. La notion d’« évolution »

    L’évolution demeure l’idée essentielle du temps. Elle est étroitement liée au fait que le temps est linéaire et continu. Cependant, on possède très peu de théories de l’évolution : la théorie de Charles DARWIN et la théorie de Laurent NOTTALE, pour l’essentiel. La théorie de Charles DARWIN prétend que la « descendance avec modification est soumise aux aléas de l’environnement ». Autrement dit, il propose une évolution très lente dans le temps, dont la cause essentielle est le hasard, le milieu local agissant comme un sélecteur en permettant la survie des organismes ayant subi des modifications en phase avec lui, et inversement. Elle possède trois idées clés : l’irréversibilité, l’événement marquant et la cohérence. L’irréversibilité existe à tous les niveaux. L’événement marquant doit rendre intelligible l’évolution, mais il renvoie à une série de micro-événements. Irréversibilité et événement baignent dans une cohérence de deux natures : elle est continue et résiste à l’événement. Dans cette théorie, le passé, jalonné d’événements marquants explique le présent. Avec la découverte du matériel génétique, on sait maintenant qu’un programme est cœur du processus évolutif biologique. L’idée d’évolution par ce matériel fonctionne grâce aux mutations génétiques. Selon Motoo KIMURA et Tomoko OHTA (1971), il y a trois types de mutations : les mutations avantageuses, les mutations désavantageuses et les mutations neutres qui composent le nombre de cas le plus important par rapport aux deux autres. L’évolution est réduite à la forme la plus simple d’un programme stochastique. L’histoire obtenue se présente sous la forme d’un arbre, dont la longueur des branches correspond au nombre d’événements de substitution. Dans cette approche de l’évolution, le moteur correspond aux flux d’énergie c’est-à-dire « le temps » du hasard des mutations génétiques. L’histoire se trouve très avantagée par cette vision de l’évolution. Elle étudie l’équivalent des mutations avantageuses et des mutations désavantageuses pour les sociétés et les hommes qui les composent. La théorie de Laurent NOTTALE sera largement évoquée dans la troisième partie de cette réflexion. Elle formalise l’évolution par une équation : Tn = TC + (T0 – TC)g-ng = k1/2, où k est le nombre d’embranchement, où TC est le temps critique, où T0 est le temps servant d’origine à la suite numérique. Il est clair que les approches de Charles DARWIN et de Laurent NOTTALE (2000) sont partiellement incompatibles. Il faudra un jour trancher. Toute théorie est « mortelle », car elle est toujours dépassable.

    54Un des modèles envisageable pour initier l’évolution est celui du big bang55. C’est un modèle expliquant la naissance de l’univers, donc du temps. Il existait deux théories expliquant la naissance de l’univers au XIXe siècle : celle d’Albert EINSTEIN qui propose un univers clos et statique et celle de Willen de SITTER où l’univers est infini et de densité nulle. Au XXe siècle, on apprend que l’univers est en expansion grâce aux travaux, en 1922, du soviétique Alexandre FRIEDMANN et, en 1927, de Georges LEMAITRE, qui proposent des solutions à la relativité générale. En 1929, Edwin HUBBLE redécouvre de manière empirique la loi qui porte son nom et qui valide l’idée d’élargissement des galaxies les unes par rapport aux autres. Les modèles du big bang proposent une expansion cosmique se déroulant depuis une durée de temps finie, c’est-à-dire que l’univers a un âge et que l’expansion se déroule depuis une durée finie. On estime l’âge de l’univers entre 13,7 et 11,2 milliards d’années. La Terre ne s’est comportée en système fermé que depuis 4,5 milliards d’années environ. A ce moment, le noyau de la Terre devait déjà être formé. Cependant, à partir de là, deux problèmes se posent. Le premier est simple : raconter une histoire n’explique pas ce qui l’a provoqué. Il faut essayer de reconstituer les contextes antérieurs à l’explosion, une somme d’événements originaux c’est-à-dire la genèse, l’origine de l’histoire racontée, « le passage du non-être à l’être » (KLEIN, 2004b, p. 3). Le second problème est celui de l’origine qui « correspond à l’émergence d’une chose en l’absence de cette chose : rien n’est encore, puis soudain quelque chose advient » (KLEIN, 2004b, p. 3). Toutefois, la question de l’origine absolue reste une question métaphysique, « décrire l’origine, par exemple de l’univers consisterait à élucider son émergence de quelque chose qui n’était pas un univers. » (KLEIN, 2004b, p. 4) et « parler de l’origine du temps devrait conduire à situer le temps dans une sorte de « non-temps » ! » (KLEIN, 2004b, p. 4). D’un point de vue philosophique, c’est une sorte de retour à saint AUGUSTIN, mais « les apories qui en résultent semblent indépassables, mais on fait semblant de les résoudre en pratiquant des détours, des déplacements, des jeux de langage qui nous autorisent à raconter, non pas l’origine absolue, mais la suite des naissances et des enfantements qui ont succédé à cette origine. » (KLEIN, 2004b, p. 4), ce qui signifie que tout serait né d’une sorte de « cuisse de Jupiter ». Or, « on ne peut raconter une création qu’en accréditant au processus en question sa propre antériorité. Loin d’être un fondement, tout commencement requiert d’être lui-même fondé. Pour progresser, il faut donc invoquer, à chaque nouveau pas, une nouvelle cuisse de Jupiter » (KLEIN, 2004b, p. 4).

    Après avoir vu, d’une manière non exhaustive, comment les hommes ont progressivement réussi à mesurer le temps, il faut répondre à la question suivante : pourquoi est-il nécessaire de dater un objet d’étude56 ? A cette question, il y a trois réponses possibles. La première est qu’un objet doit être replacé dans son contexte initial. La datation permet de comprendre l’existence d’un objet. Enfin, elle permet d’expliquer une période bien précise. La datation se décompose en deux catégories : la datation par des sources écrites et la datation par des méthodes statistiques des objets découverts à l’occasion de fouilles, par exemple. Pour ces derniers, la datation précise est quelque chose de récent. Elle ne date que de 1967, où la seconde est fixée par un décret international à « la durée de 9 192 631 770 périodes du rayonnement correspondant à la transition entre les deux niveaux d’énergie hyperfins de l’atome de césium 133 dans son état fondamental »57. Grâce à ce décret, la datation objective est possible, même si les erreurs peuvent toujours advenir. De cette référence au césium prise comme valeur absolue découle l’idée de datation absolue et en contre point celle de datation relative qui n’établit que des antériorités. A partir de là, les techniques de datation58, comme le carbone 14, la thermoluminescence, la dendrochronologie, et bien d’autres, sont possibles. Les sources écrites permettent de donner une chronologie des événements historiques. Toutefois, il est paradoxal de constater que sans les lois physiques, mathématiques, la datation historique serait impossible ! La chronologie de l’histoire repose donc sur des cycles physiques qu’elle a du mal à prendre en compte. Pour le montrer, il faut expliquer la théorie de Fernand BRAUDEL.

1.2.1.3. Le temps historique moderne

    Aux XVIIIe-XIXe siècles, le temps historique était factuel, seul le récit dans l’ordre chronologique comptait. Au début du XXe siècle, avec les Annales, le temps historique est devenu synthétique. A la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, le temps historique se découpe en temps local et en temps global, avec la mise en avant, parfois excessive, de la micro-histoire. La science historique moderne des Annales trouve sa légitimité dans deux grandes pensées. L’une est philosophique, elle est due à Frédéric HEGEL et à Henri BERGSON. L’autre est mathématique et physique. En effet, les sciences dites dures sont toutes fondées sur le temps comme le note Etienne KLEIN, « on retrouve dans tous les domaines scientifiques une même démarche « datative », à la précision récente. » (KLEIN, 2004b, p. 3). Grâce à ce temps arithmétique et physique, l’histoire trouvait naturellement sa place.

    Cependant, la science historique a dû attendre Fernand BRAUDEL59 pour qu’elle ait enfin une théorie sur le temps historique. C’est la fameuse théorie des trois temps : le temps géographique (ou l’histoire quasi-immobile), le temps social (ou l’histoire collective soumis à la conjoncture) et le temps individuel (ou l’histoire événementielle). C’est ce qu’il convient d’appeler aujourd’hui, le temps braudélien. Fernand BRAUDEL propose une histoire structurelle, qui rentre dans le projet de Claude LEVI-STRAUSS. Le temps historique est articulé autour d’un concept : la longue durée. C’est désormais clair, l’histoire étudie les évolutions lentes. Le concept de la longue durée trouve ses racines dans l’évolution des espèces de Charles DARWIN, adaptée en sciences humaines par Henri BERGSON. Le temps géographique est le temps géomorphologique, or il faut rappeler qu’au moment où Fernand BRAUDEL formule sa théorie, la géographie est toujours une géographie vidalienne, et non la géographie spatiale actuelle. C’est une première difficulté pour la théorie. Le temps social a été central jusque dans les années 1980. A partir des années 1970, le temps individuel a engendré ce que l’on appelle la micro-histoire, formant un nouveau temps inférieur à ce temps individuel, tel que l’avait conçu Fernand BRAUDEL. Cette micro-histoire, en plein essor, est un dépouillement d’inventaires. Les historiens auraient-ils oublié la phrase de Lucien FEBVRE : « être un historien qui se pose des problèmes, au lieu d’épuiser des inventaires » ?

    La théorie de Fernand BRAUDEL ne peut être valable que si l’histoire se cale sur le « temps physique » de Galiléo GALILEE60. Père de la modernité, c’est lui qui transforme le temps en variable mathématique61. Autrement dit, le temps devient un être quantifiable. Cette idée a été formalisée par Isaac NEWTON : « […] celui-ci [le temps] n’a qu’une dimension. L’argument était simple : un seul nombre suffit pour dater un événement physique. Il n’y a qu’un seul temps à la fois. » (KLEIN, 2004a, p. 67). Si le temps n’a qu’une dimension, cela veut dire qu’un nombre équivaut à une date, et une seule, ce qui signifie que le temps est une structure ordonnée. Le temps a une structure topologie très pauvre puisque l’on ne propose que deux variantes : le temps linéaire et le temps cyclique, ce qui revient à dire que le temps a pour figuration une ligne géométrique, ouverte ou fermée, qui matérialise un temps continu. L’histoire n’échappe pas à la règle. Sa vision du temps est linéaire et continue. Henri BERGSON souligne une grande difficulté : si le temps est une ligne, alors on le spatialise ; si on le spatialise, alors on le nie, ce qui revient à dire que pour établir une « forme du temps », il faut avoir une vue extérieure sur le temps. De plus, le temps vécu de l’histoire est manifestement irréversible : on ne peut jamais revenir en arrière. Une action a toujours une conséquence, même si elle nous échappe. Cela étant, la méthode d’analyse de l’histoire se fonde paradoxalement sur le temps réversible de Galiléo GALILEE. Toutefois, la thermodynamique a montré que si le temps existe, il devrait posséder une flèche qui permet de passer de l’improbable au probable, de l’ordre au désordre. Cette irréversibilité ramène la physique à une pure géométrie, c’est-à-dire à une forme sans histoire, ce qui n’est pas sans déplaire à la physique puisqu’elle recherche des structures atemporelles qui permettent d’établir des lois éternelles (KLEIN, 1995). Cependant, le temps physique et le temps psychologique définissent le présent de manière différente. Pour la physique, le présent est synonyme d’instant zéro. Pour l’histoire, le présent entre dans le schème : passé/présent/avenir.

    Aujourd’hui, le temps braudélien a été mis à mal par différents auteurs. Dans les années 1990, Jacques REVEL avait organisé un colloque entre les partisans de la micro-histoire et les partisans de l’histoire globale. Cette réunion a donné lieu à une publication en 1996 qui soulève le problème de l’articulation des échelles entre les trois temps. Gérard CHOUQUER, en 2000, a montré les limites de l’histoire quasi-immobile, dans la mesure où la géographie actuelle, est une géographie de l’espace. La systémique a été appliquée en histoire dans les années 1970 par Emmanuel LE ROY LADURIE, mais cette nouvelle approche a eu peu de succès en histoire car elle suppose l’abandon d’un des piliers de l’histoire, l’abandon de l’idée du libre-arbitre de l’homme, puisque le système social serait contraignant et supérieur à la somme des individus qui le compose. Cela étant, la systémique connaît un renouveau depuis les années 1990 autour du rapport entre histoire locale et histoire globale. Cette vision récente du temps historique est fondée sur l’abandon des temps géographique et social de Fernand BRAUDEL. Le problème reste cependant entier : comment articuler l’histoire globale et l’histoire locale, sans les opposer ?

    La crise de l’histoire date du début des années 1990. Elle est généralement interpréter comme la querelle séculaire entre l’histoire et la sociologie, mais la crise ne serait-elle pas plus profonde que cela. En 1990, Bernard LEPETIT propose le choix de l’interdisciplinarité dans les sciences de l’homme dans un « processus maîtrisé d’emprunts réciproques, […], de concepts, de problématiques et de méthodes pour les lectures renouvelées de la réalité sociale » (cité dans POIRRIER, 2000, p. 16). Gérard MONNIER et Jean-Yves ANDRIEUX remarquent une forte concurrence entre l’histoire culturelle et l’histoire de l’art. De même, la pertinence du lien entre l’histoire et la géographie est de plus en plus remis en question. Cependant, cet attachement demeure une singularité française. On constate aussi une crise de l’histoire structuraliste de Georges DUMEZIL. En bref, tout cela tourne autour d’une question qui marque bien le changement d’époque, d’ère peut être, dans lequel nous sommes entrés. Quels usages sociaux peut-on faire de l’histoire dans nos sociétés contemporaines ? Pour Antoine PROST (1996), l’histoire n’a plus, et n’a pas besoin d’avoir, de fonctions sociales. Autrement dit, si on pousse son raisonnement jusqu’au bout, l’histoire perd son statut scientifique puisqu’elle ne possède plus aucun projet susceptible d’intéresser la société ! En se coupant du grand public, elle empêche la diffusion de ses découvertes et le renouvellement de ses chercheurs. Ce qui signifie que « faire de l’histoire pour l’histoire » peut conduire à une marginalisation de la discipline. Cependant, cette crise de l’histoire est fondée sur un fait tellement évident que peu de personnes y ont songé. L’histoire n’explique plus le temps présent, c’est ce que Roger CHARTIER appelle la « crise de l’intelligibilité de l’histoire » (CHARTIER, 1998, p. 9). Si une science ne répond plus à un besoin sociétal, elle est condamnée à disparaître, car son message ne sera plus compris par le grand public. Paolo VIRNO a pulvérisé le choix de la micro-histoire62 seule. Pour Philippe POIRRIER (2000), la crise est plus terre à terre. Elle repose sur quatre idées : « le caractère supposé « scientifique » de l’histoire », « la validité du modèle quantitatif », « la vraie nature du document historique » et « le statut du récit historique » (POIRRIER, 2000, p. 92). Tous ces problèmes sont, en réalité, périphériques. Le problème fondamental est que l’histoire demeure une science moderne. Si la modernité est en crise, l’histoire l’est aussi. De facto, comment passer d’un temps historique moderne à un temps historique entrant dans la pensée « transmoderne » ? Ce nouveau temps permet-il de résoudre cette crise de l’histoire, s’il y a effectivement une rupture profonde ?

    Après avoir rappelé, l’ambiguité de la définition de ce qu’est le temps puis ce qu’est l’évolution, son cadre d’étude privilégié, il faut essayer d’éclaircir le concept d’espace.

1.2.2. Le statut de l’espace dans les sciences

1.2.2.1. L’espace, un concept flou

    Le concept d’espace est aussi flou que celui du temps. Qu’est-ce que l’espace ? A une telle question, le bon sens répondrait par un gallicisme : « L’espace, c’est… ». En réalité, il n’en est rien. Etymologiquement, le terme spaze apparaît au XIIe siècle avec la signification de « moment ». Jusqu’au XVIe siècle, il avait le « sens d’espace-temps ». La modernité va séparer l’espace du temps, et mettre ce dernier en avant. Le temps est lié à une cause efficiente. Si on fait le point sur quelques définitions trouvées dans Le Robert (1970), dans la Focus encyclopédie (1972) et dans le Petit Larousse en couleur (1989), on se rend facilement compte que le terme « espace » est très ambigu, polysémique. Sa définition est très vague. La situation de l’espace est historiquement plus problématique que celle du temps, puisque le terme a de toute époque été compris comme ayant plusieurs dimensions, alors que la complexité du temps n’a été découverte qu’à la fin du XXe siècle, au début du XXIe siècle ! Toutefois, deux notions apparaissent. Ce sont celle de l’« étendue » et celle de l’« infini ». L’espace est une étendue infinie, et le Larousse ajoute, « qui contient et entoure tous les objets. » Cependant, même si l’espace est infini, on peut toujours travailler sur une portion d’espace, qui est une « étendue limitée à un certain nombre de dimensions », dans laquelle on peut mesurer « ce qui sépare deux points, deux lignes, deux objets. » Cette mesure nécessite une géométrie qui introduit une métrique et la notion de distance, qui permettent d’évaluer un écartement entre deux points, ce qui montre toute l’ambiguïté du terme, puisque cette définition peut correspondre à un intervalle de temps. L’espace peut être une « étendue dans le temps », ce qui est nécessaire, sinon on ne pourrait pas mesurer le temps. D’où l’idée de préciser la définition du terme soit par un épithète, soit par un complément du nom. Ainsi, chaque discipline a pu définir son espace. Surmontant ainsi la difficulté lexicologique du terme « espace », mais cette notion, comme celle de temps, est toujours controversée aujourd’hui. Peut-on avec l’avancée scientifique actuelle proposer une définition du terme en lui-même ?

    On peut diviser les espaces en trois classes : les espaces mathématiques (abstraits, construits, objectifs) que l’on peut établir avec des règles (axiomes, etc.), les espaces tangibles, matériels, explorés et explorables et les espaces psychologiques. Le premier est un ensemble de points muni d’une structure, le second et le troisième sont des expressions, des manifestations de cette étendue, c’est-à-dire de ce que nos sens en connaissent. Dans les espaces mathématiques, il y a d’abord les espaces vectoriels qui possèdent une infinité de dimensions entières, dans lesquels s’appliquent des mesures. Le deuxième type est celui de l’espace topologique qui ne possède pas de métrique, mais établit un rapport de position relative entre les différents points des structures composant cet espace. Pour Henri POINCARE, l’espace est forcément géométrique. Ce type d’espace a cinq propriétés. « Il est continu. Il est infini. Il a trois dimensions. Il est homogène, c’est-à-dire que tous ses points sont identiques entre eux. Il est isotrope, c’est-à-dire que toutes les droites qui passent par un même point sont identiques entre elles. » Les espaces possédant une dimension strictement supérieure à trois appartiennent à une géométrie dite non euclidienne. On les appelle aussi hyperespace. L’espace à quatre dimensions a été utilisé par Albert EINSTEIN lorsqu’il a résolu les équations de la relativité générale. Il crée un espace-temps, renouant ainsi avec le sens étymologique du terme « espace ». Aujourd’hui, avec Laurent NOTTALE (2000), on arrive à un espace-temps fractal, c’est-à-dire un espace à cinq dimensions, la cinquième correspondant à celle de l’échelle.

1.2.2.2. L’espace en sciences humaines

    En sciences humaines, l’espace pose, comme dans les sciences dites dures, un problème de définition. René DESCARTES rattache le concept d’espace à la notion d’étendue et d’immensité. Il introduit une notion d’échelle puisqu’il différencie l’échelle humaine, mesurable, définissable ; et les échelles non humaines immesurables, indéfinissables. Ainsi, dans sa définition, il émet l’hypothèse que l’on ne peut pas expliciter une partie du mot. Ernst CASSIRER distingue trois types d’espaces : l’espace mythique, l’espace théorique et l’espace esthétique. L’espace mythique correspond aux représentations spontanées. L’espace théorique correspond aux nécessités scientifiques. Enfin, l’espace esthétique prévaut dans les figurations artistiques. Pour Bernard BACHELET, « la nature de l’espace est énigmatique parce qu’il semble d’une part être pour les choses étendues l’extension même qui fait qu’elles le sont, mais parce qu’il semble aussi être un lieu vide dans lequel on peut mettre les choses étendues » (BACHELET, 1999, p. 3). Cette citation montre la complexité à définir ce qu’est un espace. Il est soit abstrait, soit tangible, avec ou sans limites. Bref, « le concept d’espace doit être conçu dans la multiplicité si et dans la mesure où, dans un espace, on peut en mettre un autre qui ne se confond pas avec le premier parce qu’il en diffère par une ou plusieurs propriétés » (BACHELET, 1999, p. 3).

    En sciences humaines, l’espace correspond à deux niveaux : un niveau emprunté aux sciences dites dures, à la physique dans la plupart des cas, et un niveau inventé par elles-mêmes : un espace phénoménologique. Ainsi, un espace se fonde sur l’abstraction mathématique, et un autre vers la psychologique des êtres humains, le premier servant de référentiel à l’autre. L’espace abstrait est composé de plusieurs couches. La couche théorique (ou mathématique) permet de positionner les autres espaces par rapport à un système de coordonnées. Les espaces physiques deviennent alors mesurables, quantifiables. L’espace physique et cosmologique d’Isaac NEWTON oppose la dynamique et l’espace absolu à un temps absolu, vrai, mathématique. L’espace-temps de Hermann MINKOWSKI (1864-1909), l’espace-temps-matière de la relativité générale d’Albert EINSTEIN, l’espace-temps fractal de Laurent NOTTALE sont autant d’espaces qui peuvent permettre de caler les différentes sciences humaines.

    L’espace phénoménologique est très vaste. Contrairement aux espaces mathématiques et physiques, il ne peut pas être déterminé par un système de coordonnées. Il est forcément déterminé par un rapport à quelque chose. Cet espace est d’abord un espace social, caractérisant les relations entre les êtres humains. C’est un espace de vie, parce que « la vie est une conquête d’espace ». Selon Jean PIAGET, il est psychique et psychologique. Il se décompose en trois parties : l’espace de l’action, l’espace de la perception et l’espace de la représentation mentale. Le quatrième espace est un espace mythique permettant de séparer le monde des vivants de celui des morts, mais aussi de séparer chez les morts, bons et mauvais. En effet, il y a un rapport ago-antagoniste entre « l’Au-delà » et « l’Ici-bas ». Enfin, le dernier espace est l’espace esthétique, espace propre à l’homme : celui de la création, celui dans lequel on peut agir sur les objets et les êtres, celui de la liberté.

1.2.2.3. L’espace géographique

    Dans la définition de l’espace de René DESCARTES, on perçoit grâce à l’ordre scalaire, que l’espace est un concept géographique. Dans la géographie vidalienne, l’espace a été souvent synonyme d’espace cartésien, faisant de la géographie une science du lieu. Cependant la géographie n’a d’intérêt que si elle prend en compte l’espace. Ainsi d’une science du lieu, on est passé, dans les années 1960, à une science de l’étendue. Ce fut le remède trouvé à une géographie vidalienne gisant complètement à l’agonie dans le panorama des sciences. Le mot « espace » a relancé la discipline. L’absence de définition du terme a scindé en deux la géographie humaine. De cette coupure, ont émergé la géographie culturelle et l’analyse spatiale. Une géographie physique résiduelle restant essentiellement la science du lieu vidalienne et une géo-chronologie. Pour exister, la géographie doit essayer de trouver une définition claire de son espace, afin de pouvoir redéfinir sa place au sein des autres sciences.

    Si nous partons du principe qu’il existe un espace géographique, comment le définir ? Quel est son intérêt ? Il est amusant de constater que la géographie, aujourd’hui, articule le concept d’« espace » avec celui de « territoire », ce dernier terme étant défini par le premier. En effet, un territoire est un espace non approprié. Cependant, avec cette approche, le problème reste entier. Que signifie le mot « espace » ? On ne le sait pas. L’unique certitude est qu’un espace n’est pas un territoire. La deuxième solution qu’a proposée la géographe a été d’expliquer le terme « espace » par un épithète ou un complément du nom, ajouté à celui-ci. La difficulté lexicologique est une nouvelle fois contournée par un stratagème. Cependant, toutes les autres disciplines possédant un aspect spatial, ont fait de même. Ainsi, bien que, devenue science de l’espace dans les années 1960, la géographie n’a jamais défini clairement son concept fondamental.

    Une réconciliation du lieu et de l’espace semble nécessaire aujourd’hui. En effet, la localisation est toujours le point de départ de toute étude géographique. Un objet géographique est localisé sur l’interface terrestre. On peut alors définir l’espace comme étant une somme de lieux. Ces lieux sont plus ou moins bien connectés entre eux par des voies de communication de nature différente. Ils peuvent être terrestres, aériens, aquatiques, subaquatiques ou virtuels… Ces chemins d’accès matérialisent une forme que l’on appelle réseau. Les lieux peuvent être considérés comme des variables ou des invariants grâce à leur position relative. Une dynamique propre à ces différents lieux explicite cette variation séquentielle. La notion temporelle expliquant pourquoi et comment tel ou tel endroit a été connecté avec tel ou tel autre. « L’espace […] n’obéit pas au sacro-saint modèle du centre et de la périphérie, mais il s’organise selon le modèle du réseau ; c’est un « tissu de nexus », une chaîne aux mailles fluides. L’espace n’est pas un pôle avec des marges, c’est une route ; avec un début et plus loin un infini. Le paysage reproduit cette image et la société s’ordonne sur elle » (DESMARAIS, 1998, p. 400). L’espace est un système plus ou moins complexe ayant une morphologie63.

    Le but principal de l’espace géographique est d’expliquer « pourquoi cet élément est là et pas ailleurs ? ». La position dans l’espace n’est donc pas neutre. L’espace est une cause à part entière. C’est par essence une question topologique. Pour la résoudre en partie, il faut étudier la position des points les uns par rapport aux autres. Le terme « point » ne convient pas à la géographie. Il faut lui préférer « lieu » ou « endroit » qui induisent une notion de surface, de volume, d’étalement, et des formes qui leur sont propres. Là, intervient la notion d’échelle, quelle est l’échelle la mieux adaptée pour décrire un phénomène ? L’échelle dans laquelle le géographe doit se placer dépend de ce qu’il veut montrer. Il doit par conséquent avoir un sujet ou une problématique, qui doivent s’articuler à des échelles différentes. Telle ou telle échelle expliquant mieux les problèmes posés. L’échelle représente également le niveau d’existence d’une forme. Elle consiste à faire émerger des bornes, des limites, en rendant visible ou invisible telle ou telle forme terrestre.

    En géographie, chaque chercheur a fait sa propre typologie de l’espace géographique. Ici, on en retiendra deux : celle d’Eric DARDEL (1990) et celle enseignée à Montpellier. Pour Eric DARDEL, père de la géographie phénoménologique, il y a cinq types d’espaces : l’espace matériel, l’espace tellurique, l’espace aquatique, l’espace aérien et l’espace bâti. L’espace matériel est l’espace des distances, celui dans lequel tout individu se meut. L’espace tellurique est un antimonde humain. Aujourd’hui, il en existe peu par rapport au passé : la forêt amazonienne, les grottes, les déserts… L’espace aquatique est celui de l’eau, considéré comme un fluide qui s’écoule dans le temps. L’espace aérien est l’espace des sens, celui où l’on perçoit le monde dans lequel on vit. L’espace bâti est l’espace artificiel, produit d’un aménagement humain. Pour des enseignants des années 1980 à Montpellier, il en existe quatre : l’espace terrestre, l’espace produit, l’espace vécu et l’espace perçu. L’espace terrestre est un donné aux hommes. Aujourd’hui, cet espace a été presque totalement transformé par l’humanité. L’espace produit est une modification de l’interface terrestre par les populations qui l’habitent. Toute la planète a été aménagée par l’homme. Cette modification passe nécessairement par la création d’une nouvelle forme. L’espace vécu essaye de comprendre comment un individu vit dans son espace géographique. L’espace perçu essaye de mesurer la qualité de l’espace, la qualité du positionnement.

    L’espace est un concept flou. Toutefois, à la différence du temps, une partie de celui-ci peut être objectivable via des outils comme la géométrie et la topologie. La géographie a construit autour de ceux-ci son propre espace. La découverte de « l’espace-temps » par Albert EINSTEIN permet de réconcilier deux concepts qui avaient été séparés par la « révolution copernico-galiléenne ». Ce mémoire essayant d’entrer dans le cadre de l’espace-temps, il faut définir et présenter brièvement l’utilité de ce dernier en archéologie, notamment.

1.2.3. L’espace-temps dans les sciences

1.2.3.1. La théorie de la relativité générale d’Albert EINSTEIN (1915)

    La relativité est un principe de la physique moderne qui existe depuis Galiléo GALILEE. Les lois de la nature doivent être les mêmes dans tous les systèmes de référence en mouvement rectiligne et uniforme les uns par rapports aux autres. Après avoir formulé une relativité restreinte, Albert EINSTEIN résout les équations de la relativité générale dans un espace-temps courbe à quatre dimensions. Il prouve, par cela qu’une géométrie ordonne l’univers, et détermine des forces. La trajectoire d’un corps dans l’espace-temps est contrôlée par la « présence massive du Soleil ». Aux causes efficientes et matérielles, s’ajoute une cause formelle, réintroduite dans l’explication scientifique. C’est pour cette raison que cette théorie a été surtestée. De plus, Albert EINSTEIN montre, par celle-ci, que le temps est « élastique », ce qui s’oppose au temps universel64 d’Isaac NEWTON qui séparait le temps de l’espace, confirmant la relation entre le temps et le mouvement qu’avait trouvé Galiléo GALILEE. Quelles sont les conséquences de cette découverte pour les sciences humaines ?

1.2.3.2. L’espace-temps en science humaine

    Le concept d’espace-temps est déjà relativement ancien. Il aura bientôt un siècle, tout en demeurant relativement peu connu des sciences humaines. Celles-ci l’ont ignoré, ne comprenant pas que leur calage sur les sciences dites dures en est profondément modifié. Les sciences humaines se sont toutes « modernisées » très difficilement. Certaines ne le sont que depuis une cinquantaine d’années. Comment peuvent-elles admettre que la science moderne qu’elles ont adoptée soit déjà en train de muter, et qu’il leur sera nécessaire d’entrer dans la perspective d’une pensée « transmoderne » ? L’espace-temps est de l’ordre de l’utopie en sciences humaines. Seules la géographie et l’archéologie de terrain ont produit quelques réflexions fondées sur ce concept, dans la mesure où elles sont constamment confrontées à des causes formelle et finale. En géographie, l’étude des dynamiques a été modélisée mathématiquement grâce aux travaux d’André DAUPHINE (1987 ; 1995 ; 2003), de Denise PUMAIN (1997 ; 2001) en particulier. En archéologie, l’étude a été faite par Gérard CHOUQUER (2000). Cependant, les autres sciences humaines n’y ont toujours que peu réfléchi, l’espace-temps étant perçu comme quelque chose de négligeable, face au seul temps qui explique tout, grâce à son « statut » de cause efficiente.

1.2.3.3. L’espace-temps en archéologie

    Gérard CHOUQUER développe la notion de modalité spatio-temporelle en archéologie. « On désigne sous cette expression quatre façons différentes de mettre en œuvre les rapports entre les sociétés et les milieux, dans la variété des temps et des espaces : synchronie ; diachronie ; uchronie ; hystéréchronie » (CHOUQUER, 2000, p. 188). Pour lui, « les faits morphologiques ont leur propre temps » (CHOUQUER, 2000, p. 123). C’est pour cela qu’il développe l’idée d’un « temps morphologique interne ». « On désigne par cette expression le temps propre aux transformations morphologiques. […] Il se développe dans les deux sens soit dans celui de la partition, soit dans celui du regroupement » (CHOUQUER, 2000, p. 190). Il est calé sur un temps non linéaire. Gérard CHOUQUER compte quatre modalités spatio-temporelles (CHOUQUER, 2000, p. 125-127). Elles se classent en deux catégories : les modalités hétérogénétiques qui sont sources de ruptures et de décalages, la synchronie et l’hystéréchronie ; les modalités homogénétiques qui sont sources de permanences dans les formes, la diachronie et l’uchronie. La synchronie est une « modalité spatio-temporelle qui permet d’analyser l’interaction d’éléments très divers qui sont actifs à un moment donné de l’histoire » (CHOUQUER, 2000, p. 190). L’hystéréchronie est une « modalité spatio-temporelle qui permet, en analyse des formes, de qualifier le décalage qui se produit quelquefois entre une structure spatiale et la formation sociale synchrone » (CHOUQUER, 2000, p.  188). La diachronie est une « modalité spatio-temporelle qui indique la pérennité et la continuité d’une structure dans la longue durée. Cette modalité détermine les temps les plus longs du rapport des sociétés à leur espace » (CHOUQUER, 2000, p. 187). L’uchronie est une « modalité spatio-temporelle qui se constate lorsqu’une structure ou un élément formel d’une structure imprime dans le sol un potentiel qu’un fait social fait rejouer à un moment imprévu de l’histoire du site. La modalité s’exprime alors soit par isotropie65, soit par isoclinie66 des formes » (CHOUQUER, 2000, p. 190).

    Cette approche spatio-temporelle passe par un abandon partiel de la causalité efficiente et de l’idée que les phénomènes soient réversibles, ce qui signifie qu’il faut « inverser nos démarches et faire de l’espace une source, [Cela conduira] donc [à] d’autres histoires émergentes du système, et apprendre, par exemple, à travailler sur les blancs, sur les structures en creux, qui sont les matériaux de choix de ces autres scénarios » (CHOUQUER, 2000, p. 126-127). Gérard CHOUQUER reprend l’idée de niveau dividuel67 et de niveau individuel68 de l’allemand Paul KLEE (1922). Le niveau dividuel peut être rapproché de la notion de « saillance » de René THOM, le niveau individuel, de celle de « prégnance ». Les niveaux dividuels sont inclus dans le niveau individuel. C’est le rapprochement des niveaux dividuels, grâce à une arborescence, qui crée le niveau individuel, c’est-à-dire une forme intelligible par l’esprit. Paul KLEE explique la naissance du niveau individuel grâce à une arborescence des niveaux dividuels. Cette idée peut être rapprochée des travaux de Laurent NOTTALE.

    Grâce à ces quelques éléments, on peut formuler le projet de l’archéologie comme étant l’étude de la permanence de l’occupation d’un lieu, ou en d’autres termes, un projet ayant pour support un espace-temps. De fait, elle doit utiliser une approche pour les sources écrites, ce qui a été réalisée à Boves par l’intermédiaire de deux thèses (LEBLANC, 2003 ; une thèse en cours), mais aussi une approche spatiale, qui a été exploitée, certes, mais insuffisamment par rapport aux possibilités qu’elle pourrait offrir à l’analyse archéologique. Cela revient à penser comme un géographe, c’est-à-dire que le positionnement spatial n’est pas neutre. Gérard CHOUQUER a pensé un espace à cinq dimensions : la longueur, la largeur, la hauteur, la profondeur et la dynamique. La profondeur peut être assimilée à l’axe temporel, mais la dynamique n’existe pas, on l’a vu, en tant que telle, c’est une résultante, et non une cause efficiente. Si la cinquième dimension existe, il s’agit d’une dimension scalaire, dans le sens de résolution. C’est l’idée de Laurent NOTTALE (1998) avec son espace-temps fractal. Grâce à lui, la discontinuité temporelle perd son statut de perturbation, d’artefact, pour devenir central dans une approche spatio-temporelle. Le problème est que Gérard CHOUQUER (2000) ne fait, ce qui est déjà très bien, que développer une théorie qu’il faut mettre à l’épreuve des faits. C’est aussi ce qu’essayera de faire ce mémoire grâce à l’objet « motte ».

    L’espace et le temps sont donc intrinsèquement liés. Leur séparation, due à Galiléo GALILEE, n’a été qu’une parenthèse. Cette nouvelle alliance n’est pas sans poser d’énormes problèmes. C’est une véritable révolution scientifique au sens de Thomas KUHN. L’histoire, la géographie et l’archéologie doivent prendre part à ces débats. Quels sont ces problèmes ? Le premier concerne plus particulièrement le temps avec les théories d’Etienne KLEIN et d’Alain LE MEHAUTE. Le second tourne autour de trois théories spatio-temporelles : la théorie des structures dissipatives, la théorie du chaos déterministe et la théorie des catastrophes.

1.3. Les problèmes liés à l’espace-temps au début du XXIe siècle

1.3.1. La nouvelle conception de l’espace-temps en physique

    Les historiens ont bien senti que la théorie de Fernand BRAUDEL commençait à devenir archaïque. Pourquoi la théorie des trois temps ne peut-elle plus fonctionner ? Tout simplement parce que les sciences dites dures sur lesquelles elle s’appuie nient de plus en plus le temps comme cause efficiente. Le temps historique n’est plus le temps physique ! Aujourd’hui, les sciences physiques se dirigent vers une éjection progressive du temps de leurs équations, ainsi que vers une division en deux ou trois dimensions de ce concept, à la place de la seule dimension correspond à l’axe temporel historique. Etienne KLEIN (1995 ; 2004) et Alain LE MEHAUTE (1998) ont chacun présenté la nouvelle vision du temps physique. Toutefois, ils s’opposent sur la place du temps dans les équations. Pour Etienne KLEIN, le temps est démontré, il fait parti des équations. Pour Alain LE MEHAUTE, le temps n’est qu’une conséquence de trajectoires non rectifiables, généralement fractales, de l’espace. Cependant, ils sont d’accord sur le fait qu’il existe au moins deux dimensions qui composent le temps : le temps réversible69 et le temps irréversible70.

    La physique a démontré l’existence du temps. « L’existence, […], de l’antimatière est la preuve matérielle (ou plus exactement « antimatérielle ») du fait que le temps existe, que c’est un sens unique qui ordonne les événements conformément à ce qu’exige le principe de causalité » (KLEIN, 2004a, p.107-108). Aujourd’hui, la physique « n’hésite pas à « jouer » avec le temps, à formuler d’audacieuses hypothèses – celle de sa discontinuité ou de sa pluralité, par exemple – qui paraîtraient folles si de puissants arguments d’ordre théorique ne permettraient pas de les envisager » (KLEIN, 2004a, p.15). Cependant, la physique a démontré que le temps seul n’existe pas. Il est toujours lié à l’espace : ce sont les trajectoires irréversibles de ce dernier qui génèrent le temps. D’ailleurs, depuis la théorie de la relativité générale d’Albert EINSTEIN, l’espace-temps occupe une place centrale dans la réflexion. « […] Tout trajet effectué dans l’espace est nécessairement chronophage. Rien ne se déplace en un rien de temps. […] En clair, un aller et retour dans l’espace est toujours un aller sans retour dans le temps » (KLEIN, 2004a, p.108-109).

    Aujourd’hui, la conception hégélienne du temps a été mise à mal par la découverte de la théorie du chaos. En effet, certains systèmes dits chaotiques sont extrêmement sensibles aux conditions initiales. Ils donnent lieu à une divergence exponentielle, ce qui signifie que la description générale de l’état original de ce système n’est plus totalement déterminante pour expliquer la dynamique de celui-ci, puisqu’il faudrait posséder une information infinie que l’on ne disposera jamais. De plus, on sait que « tout système chaotique semble en somme se diriger irréversiblement vers une sorte d’équilibre. » Cet équilibre est exprimé par l’attracteur du système considéré. Coupler avec la notion de temps irréversible, cela ramène la physique non plus à une somme de forces, mais à une géométrie pure, qui est généralement non euclidienne. Ainsi, l’évolution est-elle supérieure à l’existence ? Cela marque une opposition nette avec la conception hégélienne de l’histoire. De plus, la compréhension du présent réside dans l’explication du passé. Hier, on en était là, aujourd’hui, on en est là, demain, on en sera vraisemblablement là. Malheureusement, cette vision de l’histoire assez idyllique a été mise à mal dans les années 1990. Le « progrès » a aussi produit la bombe H, la vache folle, les O.G.M, a accru la pollution atmosphérique… C’est la deuxième raison pour laquelle la vision hégélienne de l’histoire est contestable.

    Ilya PRIGOGINE constate que le temps irréversible est présent à toutes les échelles des êtres existants, même dans le temps subjectif. Le premier problème est que la réversibilité qui existe au niveau microscopique, engendre un effet irréversible au niveau macroscopique. Il « considère que l’irréversibilité macroscopique est l’expression d’un caractère aléatoire agissant déjà au niveau microscopique » (KLEIN, 2004a, p. 132). Le deuxième problème est que l’on n’arrive pas à penser l’ordre scalaire, et surtout à comprendre comment l’articuler. Cette question a déjà été abordée par ARISTOTE, mais la modernité l’a ignorée. Il imaginait un monde local imparfait et corruptible, s’opposant à un monde lointain, parfait et incorruptible. Il faut attendre René THOM pour que la science s’y intéresse de nouveau. Pour Ilya PRIGOGINE, « l’irréversibilité ne renvoie pas aux lois fondamentales de la nature, mais à notre manière grossière, macroscopique, de la décrire » (PRIGOGINE, STENGERS, 1992, p. 33).

    Toutefois, il ne faut pas confondre la « flèche du temps »71 et avec le « cours du temps ». La flèche du temps est liée à l’irréversibilité de celui-ci. Le cours du temps est lié au principe cartésien de causalité, « le temps passe dans un seul sens, sans jamais faire machine arrière » (KLEIN, 2004a, p. 126). Toutefois, « la flèche du temps présuppose l’existence d’un cours du temps bien établi au sein duquel certains phénomènes sont eux-mêmes temporellement orientés, c’est-à-dire irréversibles : une fois accomplis, il est impossible d’annuler les effets qu’ils ont produits » (KLEIN, 2004a, p. 126). Cette citation montre bien l’opposition entre Etienne KLEIN et René DESCARTES. « Du passé faisons table rase » disait-il, sur le temps, il est donc réversible. On peut toujours revenir en arrière et corriger les erreurs du passé, ce qui, au passage, justifiait l’histoire, et ce jusqu’à cette crise de la notion de progrès. Le problème actuel est que la réversibilité existe au niveau microscopique, et que celle-ci engendre un effet irréversible au niveau macroscopique. Si c’est la réalité, il faut reconstruire notre conception du temps historique. Etienne KLEIN conclue qu’« il faut apprendre à aimer l’irréversible » (KLEIN, 2004a, p. 216). En sciences humaines, seul Krzysztof POMIAN (1984) propose un temps linéaire, cumulatif et irréversible.

    « La création par l’homme du concept du temps a été la marque, la démonstration de la « liberté humaine », car il n’existe pas d’étalon temporel » notent Alain LE MEHAUTE et alii (1998, p. 13). « Sous la contrainte des étalons, l’espace est par contre la marque de notre faiblesse ; sa modification exige efforts et concentrations. […] C’est parce que nous sommes plongés dans l’espace que le temps est la borne impérieuse de notre condition. […] La résistance marque l’hostilité que suscite la volonté humaine, lorsqu’elle est l’expression de la détermination de notre action » (LE MEHAUTE et alii, 1998, p. 13-14) c’est-à-dire la résistance à quelque chose est liée l’irréversibilité de nos actes. « L’orientation de la flèche du temps justifie aujourd’hui l’usage généralisé du concept, unique et a priori élémentaire, de résistance […]. La notion de résistance […] repose sur la double condition d’infinitude du temps et de l’espace, qui fait d’une vitesse la source d’irréversibilité » (LE MEHAUTE et alii, 1998, p. 14). Il y a là un paradoxe évident. La notion d’infinitude suppose de posséder une information infinie. Or, on ne pourra jamais l’avoir, ce qui signifie que l’on aura toujours une information finie, c’est-à-dire une limite dans la connaissance d’un fait ou d’un phénomène. Cette perte d’information est à la base de l’irréversibilité du temps. Alain LE MEHAUTE prétend que le temps physique est le paramètre de représentation des systèmes dynamiques. Le temps physique est irréversible. Un ordre dans les échelles régi par une loi déterministe conditionne le déploiement d’une trajectoire, ce qui signifie que l’espace devient prépondérant sur le temps. Cet espace est infini, ce qui suppose qu’il y ait une information infinie. La trajectoire devient non rectifiable, c’est-à-dire fractale. Il propose une combinaison espace-temps-fréquence, définie par une métrique fractale. Il y a donc deux classes distinctes de flèches du temps : la classe des flèches nécessaires à la description des systèmes fermés représentée par des résistances et la classe des flèches associée aux systèmes ouverts représentée par ce qu’il appelle des fractances.

    Ainsi, on peut conclure qu’il y a un temps physique traditionnel, qui correspond au temps vécu mis en place dans les sciences humaines, et un temps physique complexe. Le temps physique traditionnel repose sur une abstraction de la notion de temps. Elle établit une dépendance entre l’espace et le parcours. Enfin, elle est réversible grâce au concept de vitesse. Le temps physique complexe obéit à un ordre scalaire. Il possède deux dimensions : une irréversible et une réversible. Selon Alain LE MEHAUTE, le temps irréversible est lié à un nombre réel, correspondant à un système fermé et à une fonction exponentielle complexe. Le temps réversible est lié à un nombre imaginaire, correspondant à un système ouvert et à une fonction exponentielle réelle. Parfois, l’espace est considéré comme une troisième dimension du temps, et c’est la position que défend Alain LE MEHAUTE.

1.3.2. Les nouvelles théories spatio-temporelles

1.3.2.1. La théorie des structures dissipatives (Ilya PRIGOGINE)

    Les dynamiques d’un système sont décrites par la thermodynamique. Il y a deux branches dans cette science : la thermodynamique proche de l’équilibre et la thermodynamique très loin de l’équilibre. La première est la plus connue. Elle repose sur les lois de conservation de l’énergie de James JOULE (1842) et cherche à transformer l’énergie thermique en énergie mécanique. Rudof CLAUSIUS formule, en 1865, la loi de croissance irréversible de ce que l’on appelle l’entropie qui est une fonction caractérisant l’état de désordre de la matière. Quand la température baisse, l’entropie augmente, et réciproquement. En 1872, Ludwig BOLTZMANN énonce le « théorème H ». « La fonction H traduit l’effet des collisions qui, à chaque instant, modifient les positions et les vitesses des particules d’un système. Elle est construite de manière à décroître de façon monotone au cours du temps jusqu’à atteindre un minimum. A ce moment se trouve réalisée une distribution des positions et des vitesses des particules que ne modifieront plus les collisions ultérieures. Boltzmann avait donc construit un modèle microscopique de l’évolution irréversible de la population de particules vers un état d’équilibre. Les collisions entre les particules constituent le mécanisme qui entraîne la disparition progressive de toute « différence » initiale, c’est-à-dire de tout écart par rapport à la distribution statistique d’équilibre ». (PRIGOGINE, STENGERS, 1992, p. 24). Autrement dit, le problème est que la thermodynamique proche de l’équilibre repose sur l’idée que le système est fermé, ce qui signifie qu’il n’a aucun contact avec son environnement72.

    C’est pour cela que l’on a développé depuis 1945, la thermodynamique très loin de l’équilibre, qui décrit les systèmes ouverts, non conservatifs, c’est-à-dire dissipatifs. En effet, il faut constater que l’évolution du monde tend vers l’ordre, plutôt que vers le désordre, or la thermodynamique montre le contraire : on devait aller l’ordre au désordre. L’expérience type matérialisant ce phénomène de passage de l’ordre au désordre et du désordre à l’ordre, est ce que l’on appelle les cellules de Henri BENARD (1900). Il s’agit de chauffer régulièrement une couche mince d’un liquide homogène entre deux plaques, la plaque inférieure étant chauffée, la plaque supérieure restant froide. Il y a donc un gradient de température entre les deux. Quand le gradient dépasse une certaine valeur, des cellules de convection se déploient rapidement. Elles fonctionnent par couple, l’une d’elle tournant de droite à gauche, l’autre tournant de gauche à droite. C’est un phénomène type d’auto-organisation73. Si la température continue à augmenter les deux cellules vont se complexifier en reproduisant leur forme initiale à une échelle inférieure, et ainsi de suite, jusqu’à la création d’un phénomène de turbulence74. On voit donc une cascade de cellules dans l’ordre des échelles. Pour annuler cette complexification croissante, il suffit simplement de baisser le gradient de température. Il faut remarquer que l’on passe d’un état à un autre brusquement, sans aucun pallier avant la bifurcation du système. L’état, immédiatement antérieur à la bifurcation, est ce que l’on appelle un état critique, matérialisé par une agitation anormale des molécules. On constate que les systèmes agissent afin d’assurer le transport de l’énergie, c’est-à-dire, en fait, sa dégradation rapide. Cet état critique montre que les causes de l’émergence d’un nouveau système sont essentiellement internes. Toutefois, il y a quelques contraintes externes dans la formation de ces cellules : la gravité, par exemple. Les cellules n’apparaissent pas en apesenteur. Cet ordre est à la fois de nature temporelle et de nature spatiale, mais « contrairement aux structures d’équilibre, qui une fois créées, n’ont pas besoin d’un apport d’énergie extérieure pour se maintenir, les structures dissipatives sont formées et stabilisés par les flux de matière et d’énergie qu’elles échangent avec le milieu qui les entoure » (BOUTOT, 1993, p. 48). La thermodynamique montre que l’évolution tend irréversiblement vers un équilibre décrit comme la « mort thermodynamique de l’univers », ce qui est en opposition avec l’idée de Charles DARWIN, puisque dans la thermodynamique, le seul événement qui peut avoir un sens est le moment où le système atteint son équilibre.

1.3.2.2. La théorie du chaos75 (David RUELLE)

    La théorie du chaos76 s’est développée aux Etats-Unis et en Europe vers la fin des années 1960. Cette théorie s’applique sur les structures dissipatives ou sur les systèmes dynamiques. Elle repose sur l’idée d’un système déterministe. On répertorie deux types de chaos : le « chaos déterministe »77 et le « chaos stochastique »78. Il n’existe pas de définition claire du terme « chaos », mais on rapproche le chaos d’un phénomène de turbulence. Toutefois, on connaît, au moins, trois types de routes de processus, menant à un chaos. Le premier scénario explique que la turbulence apparaît dans un système après trois bifurcations à partir d’un état stationnaire. Ce sont les travaux de David RUELLE et de Floris TAKENS (1971) (RUELLE, 1991). Ces chercheurs ont lancé l’idée d’attracteurs étranges. Un attracteur est un espace théorique constitué d’un ensemble de points correspondant aux états possibles du système, distribués selon une topologie. Le premier attracteur a été construit par Edward LORENZ, celui qui a écrit « un battement d’ailes de papillon en Chine peut provoquer un ouragan en Californie ». Il est vrai que son attracteur explique que l’on ne peut pas prévoir le temps qu’il fera demain ou après demain. Cela est lié à la complexité de l’attracteur qui est très développée. Les attracteurs ne sont pas seulement de nature chaotique. Il en existe quatre types : le point, le cycle, le tore et les attracteurs étranges, qui sont généralement fractales. Le deuxième scénario repose sur le mécanisme de doublement de période (Mitchell FEIGENBAUM). Ce scénario utilise ce que l’on appelle la méthode logistique de VERHULST (1838). Le troisième scénario repose sur la notion d’intermittence (Yves POMEAU et Paul MANNEVILLE [MANNEVILLE, 1991]), qui recouvre un phénomène relativement simple : un système devient turbulent lorsqu’il a été envahi par des fluctuations « anormales ». La multiplication de ces fluctuations anormales dans le temps aboutit par étapes successives à la turbulence à proprement dite. Cependant, il faut remarquer que les trois scénarios ne sont pas incompatibles. Autrement dit, décrire et expliquer un système chaotique est de nature structurelle.

    Toutefois, la célèbre phrase d’Edward LORENZ a été, en partie, remise en cause par la notion d’horizon de prévisibilité. Il s’agit de dire qu’un système chaotique possède un comportement qui peut permettre de déterminer son état à une date plus ou moins éloignée. Il permet de caractériser le futur d’un système chaotique. L’horizon de prévisibilité pour les prévisions météorologiques est de l’ordre de trois à cinq jours, par exemple. Cet horizon est dû au fait que l’information qui devrait être, en théorie, infinie pour un système chaotique, sera toujours imparfaite. Ce qui implique que l’on introduit, involontairement, une erreur dans la position de l’état initial du système nécessaire pour effectuer les calculs. Autrement dit, un système chaotique est très sensible aux conditions initiales que l’on impose à ce calcul. Ce qui implique que la prise en compte d’un écart faible sur une variable peut donner des résultats radicalement différents. Une petite cause peut générer un grand effet. C’est tout le sens de la citation d’Edward LORENZ. Il existe une autre source d’incertitude qui conduira le système vers un état étonnant. Elle s’introduit dans le calcul même lors, par exemple, d’une multiplication des nombres non entiers, le nombre de chiffres après la virgule est lui aussi multiplier. Or, sauf à saturer la mémoire du calculateur de chiffres après la virgule, ce qui est contraire au but recherché, il faut à un moment ou à un autre arrondir, couper donc introduire une erreur qui inévitablement fera diverger le système. Le rapport entre cause et conséquence n’est plus linéaire ou continu : il est non linéaire ou discontinu. La divergence des calculs peut être elle-même calculée par ce que l’on appelle les exposants de LYAPUNOV, ce qui permet d’établir la vitesse de divergence du système.

    Le domaine de l’aléatoire ressort de tout cela de plus en plus réduit. Si on ajoute que le chaos est un modèle qui peut être appliqué dans de nombreux domaines scientifiques comme la circulation atmosphérique, la société, le réseau Internet… Il apparaît que ce mode de connaissance change radicalement notre façon d’aborder le monde. Cela étant la non linéarité d’un phénomène permet au système chaotique de produire de la variété, donc l’adaptation qui lui est nécessaire. Un système non chaotique à comportement linéaire lui ne peut produire autant de variétés. Autrement dit, appliquer aux sciences humaines, un système social chaotique devrait être plus robuste qu’un système social non chaotique, beau paradoxe par rapport au sens commun. Le problème, au fond, est que le passé du système ne permet pas de se positionner dans l’avenir, puisqu’il peut bifurquer n’importe quand : aujourd’hui même, demain, après demain, dans cent ans… Pour Etienne KLEIN, grâce aux systèmes chaotiques, on peut dire qu’« il n’y a pas de flèches du temps, seul le niveau global donne l’impression qu’il y en a une » (PRIGOGINE, cité par KLEIN, 1995, p. 40). Ce qui implique que c’est parce que l’espace est en mouvement que le temps existe. Peut-on dès lors instrumentaliser le chaos ? Ce serait un rêve de pouvoir dire quand le système va bifurquer, puisque l’on pourrait se positionner avant la bifurcation et choisir la direction que l’on veut faire prendre au système. Dans l’état des travaux actuels, cela demeure un beau rêve, malgré les recherches de Laurent NOTTALE (1998 ; 2000) qui vont dans ce sens. Il serait trop simple et trop facile de penser que, pour tout, une fois le programme trouvé, on puisse faire des prévisions. En effet, un programme générant un chaos évolue aussi dans le temps. Il provoque ce que les physiciens appellent une brisure de symétrie. Pascal CHOSSAT (1996) rappelle que ces brisures se font de manières spontanées. Autrement dit, les bifurcations sont imprévisibles. Ce sont des catastrophes au sens de René THOM.

1.3.2.3. La théorie des catastrophes (René THOM)

    La théorie des catastrophes essaye de créer des modèles mathématiques pour rendre compte de l’existence et de la stabilité des formes, de leur création et leur disparition. Elle cherche à théoriser la morphogenèse. Elle fournit une méthode générale permettant d’étudier les changements discontinus, les sauts qualificatifs. « Il y a une catastrophe lorsqu’une variation continue des causes entraîne une variation discontinue des effets » (BOUTOT, 1993, p. 28). « La cause égale l’effet » ou « l’effet n’est pas supérieur à la cause » (THOM, cité dans BOUTOT, 1993, p. 28). La théorie est purement mathématique. « Le propre de toute forme est de s’exprimer par une discontinuité du milieu » (THOM, cité dans BOUTOT, 1993, p. 29). Pour lui, une forme se décompose en un espace substrat et un espace théorique. L’espace substrat est composé de points réguliers et de points catastrophiques singuliers79. Cette distribution de points présente une apparence phénoménologique. « Pour moi, il y a une catastrophe dès qu’il y a discontinuité phénoménologique » (THOM, cité dans BOUTOT, 1993, p. 28). Les domaines d’applications de la théorie sont aussi variés que la théorie du chaos : en physique pour expliquer l’optique géométrique, en linguistique pour comprendre les structures syntaxiques, en biologie…

    La théorie des catastrophes a été associée par René THOM (1991) à la physique aristotélienne dans ce qu’il appelle la sémiophysique. Etymologiquement, cela signifie « physique du sens ». C’est un retour à la pensée d’ARISTOTE qui avait bâti une physique fondée sur le continu, à la différence de la physique actuelle, basée sur le nombre. « C’est une géométrie fondée uniquement sur l’intuition du continu. Un segment de droite n’y est pas composé de points, mais seulement de sous-segments » (THOM, 1991, p. 12-13). « La Sémiophysique concerne d’abord la recherche des formes signifiantes ; elle vise à constituer une théorie générale de l’intelligibilité » (THOM, 1991, p. 11). Il distingue deux types de formes : la forme saillante et la forme prégnante. La forme saillante est une forme intelligible à notre esprit, à nos sens. C’est un être stable qui contraste avec son environnement. Toute forme saillante « se sépare nettement du fond continu sur lequel elle se détache », par exemple un bruit (c’est la discontinuité) dans le silence (c’est le fond continu). Toutefois, elles ont un effet de courte durée : c’est une mémoire à courte terme. La forme prégnante est une entité en principe invisible. Toute forme prégnante est saillante par définition. Elle se crée par la propagation d’une forme saillante. Contrairement à cette dernière, les formes prégnantes ont un effet dans la longue durée. C’est une forme investie qui subit alors un changement d’état, c’est-à-dire un effet figuratif, et qui peut réémettre la prégnance, éventuellement modifiée par un effet de « codage ». La saillance est composée d’objets impénétrables l’un de l’autre, très souvent individués. Elle est par définition discontinuité. La prégnance est composée des qualités occultes, des vertus efficaces, qui émanent de formes sources et qui vont investir d’autres formes saillantes en y produisant des effets visibles, c’est-à-dire des effets figuratifs. L’équilibre ou le déséquilibre provoquent l’émergence d’une discontinuité spatiale, donc d’une forme. Il existe quatre types d’interaction : l’équilibre entre deux saillances, une saillance faisant émerger une prégnance, une prégnance faisant émerger une saillance, et l’équilibre entre deux prégnances. Ces concepts de saillances et de prégnances pourraient donner des éléments d’explication sur la morphogenèse de la motte de Boves.

    Ce mémoire essayera d’appliquer à la motte de Boves ces nouvelles théories. Elles ont essentiellement été développées en mathématique et en physique. Elles proposent une nouvelle alliance entre l’espace et le temps, mais le temps perd son statut prépondérant dans les sciences humaines. Comme ce qui a été dit précédemment, le temps n’est qu’une résultante de la dynamique spatiale. Les trois théories proposées le montrent bien. Si ces nouvelles théories ont un succès relatif en géographie, il n’en est rien en histoire ou en archéologie : où elles sont à peine connues. Ainsi, Jacques REVEL écrit-il : « il n’est pas certain que les théories du chaos, dont on sait la fortune contemporaine, soient d’un grand secours pour l’historien praticien – même si elles ont au moins le mérite d’attirer son attention sur l’importance et la complexité des processus non linéaires » (REVEL, 1996, p. 11-12). Pourtant, ces approches remettent en question les fondements mêmes de la géographie, de l’archéologie et de l’histoire. Refuser ou ignorer, les apports épistémologiques que ces théories pourraient leur apporter, est peut être une vision qu’il faudrait corriger ou du moins nuancer. La seconde partie essayera à travers, le cas de la motte de Boves, de mettre en œuvre les idées-clés de ces différentes théories autour des faits établis grâce aux huit années de recherche qui y ont été menées.






2. Le site archéologique de Boves (Xe-XXIe siècles)

2.1. La morphogenèse du site défensif de Boves (Xe siècle)

2.1.1. La notion d’« origines » en histoire

    Se poser le problème de la morphogenèse de la motte de Boves renvoie à celui des « origines ». Quand faire commencer un fait ou un phénomène ? En effet, lorsque l’on ne sait pas très bien quand commence une période, en histoire ou dans toutes autres sciences, on se replie vers l’expression « les origines ». Combien de sujets s’intitule « … des origines à … », la borne supérieure étant la seule date connue, ou plus exactement, le seul événement marquant connu. Généralement, le traitement de ce que l’on appelle « origines » est sujet à de vigoureuses controverses et pose le problème de ce que l’on pourrait appeler « l’origine absolue ». L’emploi du pluriel est assez explicite quant au flou de l’expression. Qu’est-ce qu’il signifie ? Est-ce un aveu d’ignorance, c’est-à-dire un cache-misère ? Est-ce un refus à la difficulté ? Il est très difficile de trancher. Toujours est-il que l’on traite très peu de ces « origines », considérées comme quelque chose de trop obscur pour être l’objet d’une étude complète et avérée. Aujourd’hui pourtant, on peut les traiter grâce à l’aide d’au moins deux approches structurelles. La théorie du chaos, d’abord, qui permet d’admettre que la totalité des causes efficientes provoquant l’émergence d’un système sera toujours inconnue. Par conséquent, il faut essayer d’en déterminer le maximum possible, mais il ne faut pas chercher à toutes les établir, en faisant attention de ne pas tomber dans l’excès inverse. La deuxième approche est celle proposée par Laurent NOTTALE (2000), et bien d’autres, c’est-à-dire insister sur le fait que l’origine d’une continuité de faits n’a strictement aucune importance sur la production de la série d’événements. Autrement dit, le système est agi par quelque chose qui le dépasse dans l’espace-temps. Le modèle fractal log-périodique permet de clarifier certaines périodes obscures, dans la mesure où il propose des « dates théoriques ». Celles-ci correspondraient à des moments où il y a dû avoir un événement marquant, mais qui est inconnu. Il permet de mettre de l’ordre dans l’espace-temps. Cette deuxième approche sera développée dans la troisième partie.

2.1.1.1. Jusqu’où faire remonter les origines ?

    C’est un problème majeur. Quelles sont les causes qui ont permis l’émergence du phénomène d’incastellamento ou d’encellulement ? La réponse à cette question est impossible dans l’état actuel de nos connaissances. Alors, on écrit l’histoire de ce qui paraît être les causes des causes à travers l’étude des modelés du relief et la nature du sol, l’étude de ce que l’on connaît de l’Antiquité et l’étude du début du Moyen Age. Ces données sont capitales, autant qu’incertaines. On retrouve dans cette idée une position ago-antagoniste.

    Les éléments géomorphologiques sont discutables. Le château est localisé dans une zone de dépôts fluviatiles de terrasses (Carte 1 p. 61). L’étude géomorphologique d’Albert DEMANGEON (éd. 1973) explique que le sol est composé d’argile à silex qui daterait du Tertiaire et dont l’origine serait liée à une émersion. Au nord de la Somme, le sol est crayeux. Le sol intègre des éléments de couvertures limoneuses. Les couches sont ployées selon un synclinal de 68 kilomètres de la Manche à Noyon (nord-ouest, sud-est) passant par Longueau, le Santerre et Roye. Le relief est accidenté au sud de la Somme, ce qui est expliqué par la présence de plis et d’un encaissement du réseau hydrographique. Il y a de nombreuses formations loessiques entre 0 et 4 mètres. La confluence de l’Avre et de Noye, en contrebas de Boves, est occupée par des marécages. « L’Avre se divisait autrefois en deux bras dont l’un se jette encore à Camon ; l’autre, le bras de gauche, maintenant régularisé, courait parallèlement à la Somme par La Neuville sous le nom de Bavette et formait l’un des canaux d’Amiens » (DEMANGEON, 1973, p.139). D’un point de vue géomorphologique, le site de Boves pourrait très bien être un karst, comme on en connaît d’autres dans la craie. Toutefois, les premiers sondages ne vont pas dans ce sens. Même si la motte semble d’être d’origine anthropique, elle paraît se comporter comme un karst avec des éléments qui laissent penser qu’il a pu exister un soutirage. Par ailleurs, une circulation karstique pourrait être l’origine de la légende des souterrains du château que tous les Bovois connaissent. Tout cela reste très hypothétique et à vérifier.

Carte 1. La situation géomorphologique de l’Amiénois. (in Amiens, 1989, p. 12)

    En reprenant les données topographiques, géologiques et géomorphologiques de Jérémy JACOB (1996) et Joëlle DESIRE (1996), on peut résumer leur analyse à plus grande échelle. Il y a une dissymétrie entre le versant de la rive droite de l’Avre en pente raide, et celui de la rive gauche en pente moins raide. Jérémy JACOB l’explique de cette manière : « la plupart des formations que l’on peut rencontrer dans la région sont d’âge Crétacé supérieur. Il s’agit de la craie, déposée dans un milieu marin profond à large répartition géographique : la Mer de Craie. Ces terrains ont ensuite émergé à la fin du Crétacé lors d’une phase tectonique et l’ensemble a été érodé, dont une pénéplaine, à l’origine du paysage de plateau caractéristique de la région. Au Tertiaire, la pénéplaine est envahie par une mer moins profonde, à l’origine des dépôts de sables du Thanétien. Durant le Quaternaire, le réseau hydrographique s’installe et découpe le plateau picard. Avec le creusement des vallées se déposent des alluvions fluviatiles disposées en terrasses. La motte castrale de Boves est située à la confluence de la vallée des Aires et de celle de la Noye. Cette configuration amène une position relativement isolées de la butte, surplombant les deux vallées du sud-ouest au sud-est. […] » (JACOB, 1996, p. 43). Au nord et à l’est du château, on observe un relief atteignant une altitude entre 100 et 110 mètres. Ainsi, « le site étudié s’avère tout à fait remarquable par ses qualités topographiques qui amènent à le considérer comme le meilleur de toute la contrée pour une implantation défensive. […] Dans les environs immédiats de Boves et d’Amiens convergent pas moins de six vallées notables : celles de la Somme, de l’Ancre, de l’Hallue, de l’Avre, de la Noye et de la Selle » (DESIRE, 1996, p. 90).

    Les origines antiques (FOSSIER, 1974) sont mieux connues, et suscitent moins de controverses. Il apparaît évident que l’organisation de l’espace mondial a été prédéterminée par les choix antiques. D’abord, en ce qui concerne le choix de l’emplacement des villes, il est extrêmement rare de constater la disparition des créations antiques, à l’exception des villes en bordure des déserts comme au Proche-Orient. Mis à part quelques créations ex-nihilo de villes comme Aix-la-Chapelle, dans l’Europe occidentale, la majorité des grandes villes date de l’Antiquité. Le second élément est le choix de la connexion des villes par l’intermédiaire d’un réseau plus ou moins développé. Il est visiblement resté en place, tout au moins dans ses grands axes. Les voies romaines ont structuré tous les territoires héritiers de l’empire romain. A cela, s’ajoute le défrichement des forêts : on ne va pas défricher ce qui l’a déjà été. Ce sont toutes les villae que l’on retrouve dans nos terroirs. Le problème est que les forêts disparaissent et réapparaissent, selon des modalités qui leur sont propres. On ne peut donc être sûr de rien. Elles ont dû jouer un rôle dans la composition et l’organisation des terroirs, mais lequel ? On ne sait pas. Toujours est-il que la carte de Roger AGACHE (AGACHE, BREART, 1975) est un outil précieux pour étudier l’organisation probable de l’espace antique, et essayer de comprendre quelles sont les permanences que l’on retrouve à l’époque suivante, en restant très prudent sur leur interprétation. Selon les cas, on peut dire que seules les villes et les grandes voies romaines se sont maintenues à l’époque médiévale. C’est le cas d’Amiens, Saint-Riquier, Noyon, Saint-Quentin, Beauvais, Soissons, Senlis, Paris… A Boves du haut de la motte, on peut, au moins, apercevoir trois axes antiques. On pense qu’il y avait un relais à Longueau, lieu d’intersection entre deux voies romaines. En venant de Noyon, Boves est un lieu de passage obligé pour se rendre à Amiens. Boves devait donc avoir un riche terroir à l’époque antique, mais tout cela reste encore très hypothétique.

    Des origines franques (FOSSIER, 1974) sont également à ajouter. Les Francs vont créer de nouvelles limites territoriales qui vont se substituer aux limites romaines : ce sont les pagi (ou comtés). Ces comtés sont contrôlés par des grandes villes : Amiens, Laon, par exemple Un nouveau terroir va se développer autour des monastères, comme Corbie ou Saint-Riquier. Ils vont organiser l’espace rural, sans pour autant chasser les villae. En effet, la plupart d’entre elles se maintiendront pendant le Haut Moyen Age. A Boves, il y a une forte occupation du terroir. On sait que c’est le lieu de prédication de saint Firmin, le lieu d’origine de sainte Godeberthe et le lieu de réclusion de saint Ulphe. Un cimetière mérovingien existe près de la motte. Ce qui a sans doute permis de repérer l’emplacement du site, si tant est que la motte a été fondée ex-nihilo, ce que les fouilles n’ont pas encore révélé. De plus, la cartographie du comté d’Amiens primitif80 (carte 2 p. 63) permet de voir que le château de Boves est au centre du comté. Au Xe siècle, le château appartient à la lignée du Vexin. La forteresse de Boves est sans doute une création de l’évêque d’Amiens. Toujours est-il que les fouilles ont montré qu’il s’agit d’une résidence de haute aristocratie.

Carte 2. Le comté d’Amiens au Xe siècle (d’après FOSSIER, 1974, p. 91)

2.1.1.2. Le Xe siècle vu comme l’émergence d’un nouveau système

2.1.1.2.1. Les relations féodo-vassaliques, un essai de synthèse

    Suite à l’éclatement de l’empire carolingien, un système sociétal original se met en place. Traditionnellement, on le désigne par le terme de « féodalité ». On adoptera provisoirement la définition suivante : c’est une relation contractuelle entre un homme libre (le seigneur) et un autre (le vassal) ou entre un homme libre (le seigneur) et une communauté reconnaissant son autorité. Cette relation est hiérarchique puisqu’un homme (le seigneur) est responsable d’un autre (le vassal) selon ce que l’on appelle le contrat vassalique. Le vassal doit à son seigneur : aide, conseil et fidélité, selon le célèbre texte de Fulbert de Chartres (vers 1020). L’aide est de deux natures : militaire et financière. L’aide militaire est d’abord permanente, puis limitée à quarante jours par an. L’aide financière sera aussi réduite à trois ou quatre cas précis : payer la rançon si son seigneur est fait prisonnier, payer l’adoubement du fils aîné de son seigneur, payer le mariage de la fille aînée de son seigneur, et payer le départ à la croisade de son seigneur (après 1095 et uniquement dans le royaume de France). Le conseil oblige le vassal à siéger à la cour seigneuriale, et à rendre la justice au nom du seigneur. En retour, le seigneur doit à son vassal : protection et entretien. Le contrat est scellé par un fief, c’est-à-dire un cadeau offert par le seigneur à son vassal après une cérémonie appelée hommage. Le fief est souvent une terre concédée, à l’origine à titre viager, mais ce peut être également une dignité ou une somme d’argent. La terre est le cas le plus fréquent, dans la mesure où c’est la source de richesse par excellence. Dans ce schéma, rien n’empêche qu’un opportuniste ait plusieurs seigneurs. Pour résoudre ce problème, on invente l’hommage lige, c’est-à-dire celui qui est supérieur à tous les autres. Enfin, il faut préciser que seul le roi de France ne prête hommage à personne, son sacre le rendant de droit supérieur à tous les autres. La seigneurie domine un territoire : la châtellenie.

    Après cette très rapide description, presque caricaturale, de ce qu’est le système féodal, il faut préciser que deux thèses s’affrontent : la thèse dite « mutationniste » qui expliquer que la féodalité a été un changement radical, donc une vraie rupture par rapport à l’empire carolingien. La seconde est de la « continuité », c’est-à-dire que les changements apportés par la féodalité ne sont pas si brutaux que cela : il n’y a donc pas de ruptures tangibles. Les deux opinions peuvent être rapprochées. C’est ce que fait Régine LE JAN. Elle propose une vision ago-antagoniste de la féodalité, ce qui est logique, en soi, puisque la seule manière de sortir d’un état critique, qu’est le IXe siècle, est de produire de la variété. Ces nouveautés n’excluent pas l’idée que ce qui fonctionnait avant elles, et qui ne nuisent pas à ces nouveautés, perdure au-delà de celles-ci. Ainsi, permanences et nouveautés81 cohabitent, se croisent et s’entremêlent. C’est à cause de ce constat que les historiens, les archéologues… ont d’énormes difficultés à comprendre, mais surtout à analyser ce moment de l’histoire. Le système abandonnait est celui de la centralisation du pouvoir à niveau étatique, au profit d’une centralisation autour d’un pouvoir local, c’est-à-dire une décentralisation qui est presque spontanée, de l’Etat carolingien. L’effort de maintien de vastes territoires, après la fin de l’empire romain occidental a été brisé par une cause qui reste à déterminer, puisque de nombreux travaux récents tendent vers l’idée que les invasions normandes n’ont pas provoqué la fin de l’empire carolingien. De ce fait, les raisons de cet effondrement ne sont-elles pas essentiellement internes ?

    Les historiens de l’art admirent, généralement, la « renaissance carolingienne » dans la mesure où ils peuvent affirmer une continuité entre le monde dit antique et le monde dit barbare. Pourtant, comme le disait Henri MATISSE, « la renaissance, c’est la décadence ». Cette renaissance culturelle a empêché la compréhension de la période dans laquelle les élites carolingiennes se trouvaient. Autrement dit, le phénomène que l’on admire traditionnellement, est responsable de la déchéance carolingienne. Lorsque l’on lit EGINHARD, on se rend compte, dès le début de son œuvre, qu’il est nostalgique de l’empire de CHARLEMAGNE (768-814). Il ne comprend pas que si le problème de la succession, bien franc, et non romain, avait été réglé dès le début du règne de son mécène ou de celui de LOUIS Ier (814-840), les luttes entre les petits-fils de CHARLEMAGNE n’auraient jamais eu lieu. C’est une cause interne82 qui a provoqué les combats entre les petits-fils de CHARLEMAGNE. La cause externe, celles des invasions, n’a fait que donner le coup de grâce. Il a donc fallu remédier à la déchéance carolingienne par une innovation : la prise de pouvoir par des potentats locaux. Autrement dit, on est en présence d’un phénomène d’auto-organisation, qui est donc assimilable au modèle des cellules de Henri BENARD, qui permettent de décrire le phénomène d’incastellamento (TOUBERT, 1973) ou d’encellulement (FOSSIER, 1968). Spatialement, le Xe siècle marque la fin de la cohérence territoriale antique. On est passé d’une structure à une autre. Ce passage s’effectue par une descente, de la petite à une grande échelle spatiale, puis par une remontée, de la grande à la petite échelle spatiale.

    Les Capétiens seront les acteurs de cette restructuration. Ils auront le mérite d’innover sans cesse, et de ne jamais regarder l’avenir avec le prisme du passé, à la différence des Mérovingiens et des Carolingiens. Il faudra attendre LOUIS XV et LOUIS XVI, qui refuseront les nouveautés de leur temps, pour que la dynastie s’effondre d’elle-même, comme celles des Carolingiens. Traditionnellement, on arrête le Moyen Age à l’époque de la Renaissance, mais on oublie volontiers que les humanistes avaient pour projet de dépasser l’Antiquité. Peut-on alors parler de « renaissance » ? Non, ce n’est qu’un « renouveau ». Celui-ci va permettre la création, donc la nouveauté. Seule l’Eglise se radicalise. Un des moteurs de la création médiévale se fige, et ce sera le seul. Si les humanistes paraissent hostiles à la période précédente, que l’on a appelé « Moyen Age », c’est parce qu’ils demeurent avant tout membre de celui-ci. Il n’y a donc pas de coupure temporelle en 1492. Il n’y a qu’un élargissement de l’espace : celui de la Terre. Autrement dit, il y a un changement d’échelle. L’idée mériterait d’être davantage exploitée pour toutes les périodes dites « de ruptures », chose que ne peut pas faire en détail ce mémoire.

2.1.1.2.2. Mottes et auto-organisation

    En évoquant le problème de la construction des mottes, André DEBORD écrit qu’il « s’agit d’un phénomène qui apparaît brusquement et qui, surtout, se diffuse rapidement […] » (DEBORD, 2000, p. 66). Il ajoute que « c’est […] un phénomène européen » (DEBORD, 2000, p. 66). On l’a vu avec les cellules de Henri BENARD ; un système peut bifurquer en provoquant une morphogenèse, due à un phénomène d’auto-organisation83. L’incastellamento ne serait-il pas un phénomène d’auto-organisation ? C’est ce qui irait dans le sens de la description d’André DEBORD. « […] La construction s’est manifestement effectuée d’un seul jet, et il existe de nombreux cas où la motte résulte, pour une large part, du remodelage d’un relief préexistant. […] Il s’agit en fait d’un problème historique non d’un problème technique. La diffusion de la motte correspond à un moment d’écartèlement politique et, aussi, à la recherche d’une protection individuelle : c’est pour son possesseur, un abri doublé d’un instrument de domination. Elle était, de surplus, facile à défendre avec un peu de monde et facile à construire sans compétence particulière, et en fort peu de temps84 » (DEBORD, 2000, p. 67). Dès lors, le passage du système global antique au système global médiéval peut-il être compris comme une brisure spontanée de symétrie ? L’expérience des cellules de Henri BENARD montre qu’une augmentation du gradient de température dans un liquide homogène engendre une morphogenèse. Si on remplaçait la différence de température par le pouvoir central qu’exerce tel ou tel individu sur une société donnée, alors le schéma conceptuel de Henri BENARD peut être transposé, au moins analogiquement. Pour ce, il faut supposer un certain niveau de complexité, et ne pas considérer les hommes comme une somme d’individus identiques et séparés. Au Moyen Age, la différenciation sociale existe et se maintient. Le pouvoir central est fort et perdure comme tel. Une apparente prospérité traverse cette période85. Le pouvoir central est affaibli, cela engendre une apparente crise. De nouveaux rapports de force naissent entre les individus au Xe siècle. Le pouvoir se divise, ce qui se manifeste par l’émergence de limites tangibles86. Localement, ce pouvoir central redevient fort. Les limites apparues sont englobées, sans disparaître, dans une nouvelle superstructure à partir du XIIIe siècle. Ainsi, l’incastellamento (Xe siècle) serait donc la conséquence d’un « état critique », qui provoque l’émergence d’un tout nouveau système avec une désorganisation globale et une réorganisation locale. Cependant, en mettant en relation, une constellation de recherches scientifiques actuelles, on arrive à l’idée que, depuis la seconde moitié du XXe siècle, le système entre à nouveau dans un état critique (NOTTALE, CHALINE, GROU, 2000 ; etc.).

    Dans l’organisation des terroirs, on peut dire que le château chasse la villa antique87. A partir des Xe-XIe siècles, l’élément structurant de l’espace rural ne sera plus la villa antique, comme au Haut Moyen Age, mais le château médiéval, autour duquel va s’organiser le terroir. Ainsi, « aux grandes résidences royales du Haut Moyen Age vont donc succéder une constellation de petites résidences seigneuriales qui sont des donjons quadrangulaires de bois élevés sur des mottes de terre généralement circulaires et cernées d’un fossé » (PITTE, 1986, p. 127). Ainsi, comme la construction des mottes précède généralement l’enchâtellement, il faut étudier le fait en lui-même, et non le rattacher à des sources écrites, qui ont pour la plupart disparu. Monique ZERNER a montré que les formes circulaires ne sont pas spécifiques de la période médiévale, ainsi « une longue phase préliminaire de petits terroirs polarisés, plus ou moins radiaux, précède la polarisation contraignante imposée par le castrum » (CHOUQUER, 2000, p. 70). Si le cercle n’est pas une invention médiévale, mais quelque chose qui apparaît spontanément, comme le suppose Monique ZERNER, la question peut être reformulée de la manière suivante : « pourquoi le cercle ? ». La réponse est très simple. Le cercle est la seule forme qui permet de maximiser la surface avec un périmtère minimal. C’est pour cela qu’il apparaît dans tous les terroirs apparemment non organisés, non planifiés. « Donc il y a abus d’une certaine histoire, linéaire, causale, typologique, éradicatrice du milieu. Et cet abus dessert singulièrement le propos de l’histoire en gommant la diversité des situations comme la durabilité évolutive des formes dans la diachronie » (CHOUQUER, 2000, p. 78). Ainsi, la typologie conventionnelle du carré antique, du cercle médiéval n’est que la projection d’un modèle, devenu archaïque aujourd’hui. Les historiens n’ont pas vu la faiblesse de leur approche parce qu’ils n’ont jamais adopté une entrée spatiale. Ils n’ont pas compris que la géographie vidalienne n’est plus à l’ordre du jour. Ils perçoivent mal les ruptures, les discontinuités, les particularités locales. De plus, ils ignorent l’existence de formes antérieures à la période qu’ils étudient. Or, l’étude des formes nécessite une approche « transpériode », globale. Un morceau de forme n’est pas la morphologie globale, celle dont on peut écrire une histoire88.

    Il faut nécessairement avoir, en ce qui concerne la construction des mottes, une approche spatio-temporelle89. Surtout, lorsque l’on sait que « […] bien des sites antérieurs au Moyen Age (éperons barrés, enceintes collectives…) avaient été réaménagés, notamment avec la construction de mottes » (DEBORD, 2000, p. 77). La motte ne serait que la cristallisation de nouveaux phénomènes d’auto-organisation dûs à l’état critique du système global et terminal antique. Cet état critique correspond à un « brouillage » des données, c’est-à-dire que ce qui était centre n’existe plus : on a une redistribution spatiale des lieux de pouvoir selon un jeu d’échelle. Le déploiement dans l’ordre des échelles renvoie à l’idée de turbulence et à celle d’un processus fractal de différenciation. Il en résulte de multiples « centres » et de très très longues limites de moins en moins disputées. La relation entre l’Etat central et les principautés se dégrade, mais les principautés sont incapables de régler le problème de l’insécurité croissante due à la faiblesse du pouvoir central, à l’exception de la Normandie et de la Flandre. Les principautés éclatent en comtés, respectant généralement les limites carolingiennes, mais, parfois, ce n’est pas suffisant. Alors, les comtés éclatent en seigneuries, en vicomtés…, de telle sorte que l’échelle locale soit garante de la sécurité. La cohérence n’est plus territoriale grâce à la conquête et à l’ordre militaire comme lors de l’empire romain. Elle passe par des rapports entre personnes, par des hommages avec au sommet de la pyramide, le roi. La société dite féodale est née. Cette situation d’autonomie ne va pas durer, un ou deux siècles tout au plus, avant que le nouveau système ne se mette en place. L’Etat-nation reviendra à la cohérence territoriale et dissoudra les « hommages », en faisant de chaque homme un citoyen. L’Union européenne fait actuellement les deux choses : elle fragmente les Etats-nations en région et renvoie les citoyens à une adhésion, à des valeurs. En attendant aux Xe-XIe siècles, un nouveau type de clientèles va assurer le maintien d’une forme d’autorité. Ce sont bien sûr les relations féodo-vassaliques, décrites précédemment.

2.1.1.2.3. Mottes et autopoièse

    L’incastellamento peut être aussi interprété comme un programme autopoiétique. L’autopoïese a été découverte par deux biologistes chiliens Francisco VARELA et Umberto MATURANA. Le terme signifie « se faire soi-même, autoconstitution ». Il sert de modèle aux questions suivantes : comment s’organisent les entités et pourquoi les organismes s’arrêtent de croître après un certain temps, à une certaine taille ? Ces chercheurs ont découvert que cela correspond à une sorte de boucle optimale qui pré-programme la croissance indépendamment des gènes. Ils reprennent aussi une idée de René THOM. Pour simplifier l’idée d’autopoièse, on peut la présenter comme un système à deux niveaux : un niveau 0 comprenant beaucoup d’acteurs et un niveau 1 où se déploie une morphologie tangible et où des contraintes formelles d’ordre géométrique et topologique s’expriment. Le niveau 1 contrôle le niveau 0, mais le niveau 0 fait émerger le niveau 1. Cette émergence se traduit par une limite, donc d’une forme (MARTIN, 2003, MARTIN, 2004). Si on l’applique à l’incastellamento, on aurait le programme suivant :

Figure 5. La boucle optimale de l’émergence d’entités de la société féodale (Xe siècle)

    La motte cristallise les tensions dues à la perte, momentanée, du contrôle par le pouvoir central de territoires à petite échelle. Elle enclenche une restructuration en profondeur de l’espace avec un peuplement qui se constitue près de structures de défenses ou aristocratiques (figure 5 p.&nsp;69). Le peuplement est garant de la légitimité de la famille aristocratique qui le protége. Une boucle positive est par conséquent créée. Ce mode de fonctionnement ne peut durer dans le temps, dans la mesure où il ne peut se développer qu’à une micro-échelle. Un changement d’échelle nuit à ce programme. Une plus petite échelle modifiera ce fonctionnement. Ce sera la « reconquête du royaume » par LOUIS VI, PHILIPPE II AUGUSTE, LOUIS IX… Le système féodo-vassalique est en d’autres termes un système théoriquement mort-né, qui va pourtant perdurer jusqu’à LOUIS XIV ! Les conflits, comme la guerre de Cent Ans, les guerres de religions…, ne sont que des paliers de restructuration à plus petite échelle du système féodo-vassalique. Il ne faut pas chercher des ruptures là où elles n’existent probablement pas.

Figure 6. Relations entre niveaux dans le schéma autopoiétique

    Pour les IXe-XIe siècles, on voit l’émergence de nombreux acteurs, dans différents niveaux de la hiérarchie carolingienne. L’implosion de celle-ci va créer la morphologie tangible des nouveaux pouvoirs locaux (figure 6 p. 70) : les mottes, les sites défensifs, les résidences aristocratiques… A Boves, ce sera une motte. Cependant, cette morphologie subit des contraintes formelles dues à ce qui existait avant leur apparition. Dans la région de Boves, le relief, un plateau crayeux, justifie la mise en place d’un point stratégique à cet endroit, et pas à un autre. Savoir s’il y a eu une occupation antérieure au IXe siècle, ne justifierait pas le choix évidemment stratégique de ce lieu. C’est donc un problème secondaire. Une autre contrainte est l’hydrographie et l’accès à l’eau. On ne va pas construire un ouvrage, qu’il soit militaire ou aristocratique, loin d’un point d’eau. De plus, Boves surveille la confluence de l’Avre et de la Noye. On pourrait ainsi multiplier les exemples. La troisième contrainte que l’on peut retenir est relative au réseau routier mis en place par les romains. L’abandon des routes romaines ne concerne, selon les découvertes actuelles, qu’une faible proportion de ce qu’il a été. Les grands axes étant toujours visibles aujourd’hui dans les environs du site de Boves, ils ont dû jouer un rôle dans le choix du site. Les villes romaines ou celtiques ont dû aussi jouer un rôle dans la localisation de tels sites. On n’allait pas construire une motte dans Amiens, ville la plus peuplée de Picardie à cette époque, et cela d’autant plus qu’Amiens avait, selon les textes, son propre système de défense, hérité du Bas-Empire. Au Xe-XIe siècles, les fouilles du site de Boves ont mis à jour deux structures en bois et une mi-pierre, mi-bois. Le premier château totalement en pierre n’intervient qu’à la seconde moitié du XIIe siècle. Cette transformation fixe l’habitat sur ce site. Au XIIIe siècle, les Capétiens ont repris en main le pouvoir central. C’est ainsi qu’« au XIIIe siècle, la technique de la motte a complètement disparu » (PITTE, 1986, p. 128). Le système de défense « auto-organisé » n’a plus de raison d’exister. Il cède sa place à un système de défense global qui est désormais organisé par le pouvoir royal. Les forteresses internes n’ont plus de raisons d’exister dans les territoires englobés par le domaine royal90. Ce qui ne sera pas le cas de Boves, puisque le site va rester jusqu’au XVIe siècle un enjeu stratégique.

    Les castellologues veulent faire une typologie des mottes castrales, c’est-à-dire les classer à partir de leur forme. Une nouvelle fois, les formes euclidiennes semblent être privilégiées par les archéologues : le carré, le cercle, l’ovale, le rectangle… « De l’archéologie, nous attendons encore beaucoup. Nous en avons besoin pour comprendre la gestion de l’espace qui se pratiquait à cette époque » » (BOURIN, in MVM, 1996, p. 19). Ainsi, Monique BOURIN attend des archéologues une approche spatiale, ou plus exactement géographique. Le problème est que « la polarisation de l’espace est loin d’être simple à expliquer » (BOURIN, in MVM, 1996, p. 28), en tout cas par des approches euclidiennes, c’est-à-dire des approches réductionnistes de l’espace. L’espace-temps est un et indivisible, le tronquer ne permet pas d’expliquer les phénomènes. D’autant plus qu’« aujourd’hui, l’analyse des formes peut être conçue différemment et se passer de typologie » (CHOUQUER, 2000, p. 107). La géométrie fractale peut proposer, tant par son aspect mathématique que par son aspect philosophique, une avancée non négligeable dans l’approche développée par Gérard CHOUQUER.

2.1.2. Le cas de l’Amiénois (FOSSIER, 1974 ; VAQUETTE, 1994)

    Au VIIe siècle, le pouvoir mérovingien est représenté par un comte. Quant au pouvoir ecclésiastique, il l’est par un évêque, présent depuis le Ve siècle p.-C. Après, sans doute, quelques conflits, un équilibre se crée entre le pouvoir comtal et le pouvoir religieux. Cet équilibre est mis à mal par les raids normands du IXe siècle. L’Amiénois est une des régions les plus touchées. Vers 859-860, les Normands envahissent Amiens. En février 881, ils pillent Saint-Valéry et le Ponthieu, avant d’atteindre de nouveau l’Amiénois. En 890, les sources mentionnent un camp Viking près d’Argœuves, au nord-ouest d’Amiens. En 911, le traité de Saint-Clair-sur-Epte entre le chef normand ROLLON et le roi CHARLES LE SIMPLE (897-929) met fin aux raids normands. Toutefois, un ultime raid contre Amiens sera mené par les Rouennais en 925.

    Au Xe siècle, le comté d’Amiens possède sans doute la plus grande ville de Picardie, mais la fonction comtale, contrairement à d’autres régions comme la Flandre, au nord, n’est pas devenue héréditaire. Elle va par conséquent susciter de nombreuses convoitises, qui s’achèveront par la décomposition territoriale totale du comté primitif (carte 2 p. 63). Devant l’insuffisance du pouvoir central carolingien, comme dans toutes les autres régions, un pouvoir local va s’auto-organiser en suivant la loi du plus fort. L’absence d’héritier va rendre les combats particulièrement vifs dans l’Amiénois. Au nord du comté, une première cellule, au sens de Henri BENARD, et non de Robert FOSSIER, va s’organiser autour de Corbie qui a bénéficié, grâce à son prestigieux monastère, de privilèges accordés par le souverain. L’abbé de Corbie est sans doute le premier seigneur de l’Amiénois, puisque de nombreux seigneurs vont devenir ses vassaux comme les seigneurs de Moreuil et de Picquigny. Au sud de nombreuses places fortes vont émerger. Vers 925, on sait qu’HERBERT II DE VERMANDOIS (?-943) possède cinq places fortes dans l’Amiénois : Picquigny, Poix, Conty, Boves et Amiens, et qu’il a relevé le titre comtal par un don de CHARLES III LE SIMPLE. Ainsi se mettent en place « deux cellules de convection » : une autour de Corbie, une autour d’Amiens. On a l’impression que Corbie maintient une cellule forte jusqu’au XIIIe siècle, et que celle d’Amiens, au contraire, se désagrège jusqu’au XIIe siècle. Ainsi, les seigneuries vont se multiplier à l’intérieur de cette dernière cellule : Boves, Poix, Picquigny, Breteuil, Conty…

2.2. La structuration du complexe castral et prioral (XIe-XIIe siècles)

    A partir du XIe siècle, on sait par les données archéologiques que l’occupation devient continue. Les sources historiques confirment cette idée dans la mesure où les seigneurs de Boves apparaissent dans les textes. La géographie le confirme dans la mesure où le château est bel et bien un verrou.

2.2.0. Les modèles numériques de terrain, partie technique

    Pour ce mémoire, deux modèles numériques de terrain (M.N.T). ont été réalisés. Un premier a très grande échelle : celle du site (M.N.T. 1 p. 78). Un deuxième a plus petite échelle. Il couvre les alentours du site (M.N.T. 2 p. 81).

    Grâce aux mesures du géomètre Philippe BOUTTE et de Vincent LEGROS, nous possédons, à Boves, des données topographiques précises du site. Toutefois, les valeurs levées sont hétérogènement réparties de façon à ce que le M.N.T. à maille carré, calculer ensuite, soit aussi précis que possible. Les points sont multipliés là où le relief est accidenté. Ces données ont été stockées en deux formats : un format *.PIS, qui est un format avec séparateur de texte, et un format *.DXF, qui est le format standard d’AutoCad. Le premier format, de par sa nature, peut être lu sur Excel. On peut par conséquent le convertir en *.XYZ, qui est le format universel des données géo référencées. A partir de ce nouveau format, on peut convertir les données *.XYZ en une grille à mailles carrées sous Surfer8.

    La figure n°7 (p. 74) montre l’hétérogénéité des données de départ qui compte exactement 3337 points relevés de manière plus ou moins dense en fonction des micro-reliefs que présentait le terrain. Surfer ne peut faire un M.N.T. qu’en homogénéisant la grille de départ et en densifiant les points, là où ils sont les moins nombreux. La méthode permettant de faire cette transformation s’appelle interpolation91. Il en existe douze sur Surfer dont sont les principales : Inverse Distance to a Power, Kriging, Minimum Curvature, Modified Shepard’s Method, Natural Neighbor, Nearest Neighbor, Polynomial Regression, Radial Basis Function, Triangulation with Linear Interpolation, Moving Average, Data Metrics et Local Polynomial. Après plusieurs tests, il s’avère que la meilleure représentation est obtenue avec Natural Neighbor, c’est-à-dire avec des courbes anguleuses (figure 8 p. 74). Toutefois, on s’aperçoit qu’il y reste tout de même quelques problèmes locaux (en jaune sur la figure 8 p. 74). Il faut donc lisser les courbes de niveau. Là encore, il existe plusieurs possibilités. La meilleure solution est donnée par une courbe Spline Smooth. Cependant, cette opération passe par une perte d’informations à très grande échelle. Dès lors, on obtient la carte n°3 (p. 75), déjà élaborée dans le cadre de la recherche menée à Boves. L’objet de ce mémoire est de dépasser cette représentation en deux dimensions pour en construire une à trois dimensions : ce sont les M.N.T. qui vont suivre. Ils ont deux objectifs : un objectif pédagogique et ludique, mais aussi un objectif d’aide, de support à la réflexion. Ce n’est pas tous les jours que l’on voit le site de Boves sans végétation, sans sa tour, sans son cimetière et sans son prieuré. Si l’on considère que ces quatre informations sont des « limites » à l’observation correcte du site, le M.N.T. les gomme et permet de voir le modelé du relief « dans toute sa beauté ».

Figure 7. L’hétérogénéité des données de départ

Figure 8. Résultat imparfait obtenu avec la méthode Natural Neighbor

Carte 3. Carte topographique du site de Boves (méthode Natural Neighbor lissée par une courbe Spline Smooth).

    Le deuxième M.N.T a été réalisé à partir des données fournies par Vistapro. Malheureusement, ces données ne peuvent être visualisées que sur un logiciel, Visual Explorer, dont les possibilités sont très limitées. Il faut par conséquent trouver un moyen de convertir les données Vistapro en un format qui peut être lu par Surfer8 ou par Microdem692. La conversion prend généralement un temps assez important93. C’est une limite à l’utilisation de cet outil. Toutefois, le résultat obtenu mérite l’effort fourni. Il est toujours surprenant, dans la mesure où il permet de se rendre compte de réalités que l’on ne perçoit pas forcément sur le terrain, ce qui empêche une bonne visualisation des modelés du relief comme, par exemple, l’expansion urbaine d’Amiens par rapport à l’époque qui nous intéresse prioritairement (Xe-XVIIe siècles)…

    Ainsi, les M.N.T. proposés dans la suite de cette partie auront à la fois une valeur illustrative, mais surtout une valeur démonstrative, dans la mesure où ils seront le support de la réflexion menée.

2.2.1. La motte et son champ morphogénique local

2.2.1.1. La notion de limite

    Si la notion d’origines est floue en histoire, celle de limite en géographie l’est tout autant. Dans Le Robert (1973), la première définition est « ligne qui séparer deux terrains ou territoire contigus (bord, confins, frontière, lisière) ». Le dictionnaire poursuit la définition en précisant qu’il s’agit à la fois d’un début et d’une fin. Cette première partie de la définition décrit la limite comme quelque chose de ponctuel : « point que ne peut ou ne doit pas dépasser une activité, une influence (barrière, borne, extrémité) ». La limite est perçue comme un point que l’on ne peut franchir, un point contre lequel on butte. La limite « sépare autant qu’elle unit » (MARTIN, 2003, p. 129). Pour le géographe, « la limite est ce qui permet de circonscrire un ensemble spatial donné. […] La limite apparaît comme la périphérie d’un ensemble cohérent, construit à partir d’un centre, d’un pouvoir et de l’appropriation identitaire de cet espace » (RENARD, 2002, p. 40). Les limites peuvent se classer en deux catégories : les limites progressives et les limites linéaires. « En géographie, l’absence de limite serait un espace isotrope et homogène ; c’est-à-dire en géomorphologie une plaine particulièrement plane et infinie dont l’érosion se ferait par des départs également distribués de matériel » (MARTIN, 2003, p. 128). La limite, si elle s’accentue, devient une discontinuité, c’est-à-dire, en géographie, une unité spatiale particulière qui est soit organisée, soit désorganisée. Philippe MARTIN propose deux catégories de discontinuités : les discontinuités topologiques entre deux états quasiment statiques et les discontinuités correspondant à des lignes ou à des surfaces entre deux entités en mouvement plus ou moins rapide. Elle semblent alors plus unir qu’elle ne séparent (MARTIN, 2003, p. 128). Les limites peuvent émerger sans aucune action anthropique. Pourquoi et comment les limites émergent-elles ? Comment se cristallisent-elles ? Ces questions posent à nouveau le problème de la morphogenèse.

    La cristallisation se réalise essentiellement grâce à la naissance d’une cohérence. D’après Le Robert, une cohérence est une « union étroite des divers éléments d’un corps ». Autrement dit, la cohérence est liée à la notion d’existence. La cohérence d’un système fait émerger les limites tangibles de ce système. Autrement dit, la cohérence définit une forme. Ses limites matérialisent le degré de fermeture d’un système, c’est-à-dire qu’il existe un « dedans » et un « dehors », le « dehors étant bien évidemment l’environnement. A partir de là, ce « dehors » structure le « dedans ». Autrement dit, dans le « dedans » émerge une identité. Enfin, l’émergence des limites est liée à la notion d’échelle. Si les échelles n’existaient pas, les limites n’existeraient pas. La limite « permet de circonscrire des objets d’étude à des échelles spécifiques dont l’articulation peut conduire à un discours explicatifs, voire démonstratifs » (MARTIN, 2003, p.129). Une échelle n – 1 est incluse dans une échelle n, par exemple. Cet emboîtement contribue à faire émerger une limite, donc une forme. Encore une fois, l’échelle et la taille sont au cœur de la réflexion, sans elles nul problème ne peut être défini. Aujourd’hui, on possède un outil qui permet de décrire l’emboîtement des échelles : c’est la géométrie fractale. « La mesure d’une chose dépend de l’outil de mesure que l’on utilise. Le mathématicien Benoît MANDELBROT a eu l’intuition de transformer « outil » en « échelle » » (BAUDELLE, REGNAULD, 2004, p. 101).

2.2.1.2. La morphogenèse du site (RACINET, 1997 ; RACINET, 2004)

    A la micro échelle, l’environnement qui structure la cohérence d’une motte est composé d’une ou de plusieurs basses-cours. « C’est une enceinte protégée par un rempart de terre, avec un fossé raccordé à celui de la motte, qui est en général excentrée. Ainsi la motte n’est que le point fort d’un ensemble castral plus complexe qui est le château, bien évoqué par l’expression du château à motte » (DEBORD, 2000, p. 63). La motte est rarement située au centre des basses-cours, car elles ont vraisemblablement un rôle de barrage de l’entrée de celle-ci. C’est le cas de Boves : la motte protège son grand fossé. Sa création a dû provoquer l’émergence de la première basse-cour. L’occupation semble avoir été d’abord provisoire, ce qui peut être mis en avant par le fait que les structures des Xe-XIe siècles sont en bois. Dans les années 1140, l’habitat du châtelain se fixe dans la mesure où le premier château totalement en pierre est construit. De ce fait, il devient une saillance au sens de René THOM (1991). On sait qu’au XIIe siècle, deux bâtiments religieux s’installent à la périphérie de celle-ci : le prieuré Saint-Ausbert (à la fin du XIe siècle) et l’église Notre-Dame-des-Champs (1196). Le prieuré Saint-Ausbert dépend du monastère clunisien de Lihons-en-Santerre. L’église Notre-Dame-des-Champs dépend de Saint-Fuscien-au-Bois, abbaye fondée par ENGUERRAN Ier DE BOVES. La motte et l’église vont faire émerger les limites définitives du site. La prospection aérienne a montré que dans cette deuxième basse-cour, il y avait des habitats qui dateraient au moins du XIIe siècle. L’église et le prieuré, en pierre comme le château, sont sans doute responsables de la création de la seconde basse-cour (figure 9 p. 78).

Figure 9. Schéma de l’organisation du complexe castral et prioral

2.2.1.3. La construction de la motte de Boves

M.N.T. 1 Le site de Boves

    Le grand fossé du promontoire (carte 3 p. 75) est sans doute d’origine hydrographique. Joëlle DESIRE (1996) prétend qu’il s’agit un vallon sec. Toutefois, il a manifestement été retaillé par une action anthropique. Avec Surfer, on peut effectuer un cubage de la motte, c’est-à-dire évaluer son volume de terre. Le résultat provisoire tourne autour de 50 000 m3. Ce cubage prend en compte la rampe que voit à l’est de la motte. En faisant de même avec le fossé, on s’aperçoit que le volume de terre de celui-ci ne correspond pas avec celui de la motte. Cependant, cette constatation devra être affinée. Le M.N.T. n°1 (p. 78) montre une légère rupture de pente (entourée en rouge). Son origine a dû mal à être expliquée géomorphologiquement. Ainsi, la carte n°3 bis (p.79) émet une autre hypothèse sur la construction de la motte.

Carte 3 bis. Hypothèse de la construction de la motte de Boves

Si ce schéma est exact, la composition de la terre de la motte est un mélange issu du grand fossé, d’un front de carrière et du petit fossé entourant la motte. La carte n°3 bis (p. 79) permet également d’expliquer la présence d’une rampe de terre, orientée est-ouest. Désormais, on possède quelques éléments supplémentaires pour expliquer la morphogenèse de la motte de Boves. En négligeant le fait que les hommes qui ont construit la motte avaient des machines, on peut bâtir l’hypothèse suivante. Si cinquante hommes sont mobilisés sur le chantier. Si chacun d’entre eux amènent cinq mètres cubes par jour pour la construction, soit deux cent cinquante mètres cubes par jour. Il faut deux cents jours, soit sept mois pour bâtir la motte. En supposant qu’il s’agit d’un relief retaillé, il y a fort à parier qu’elle a pu être construite entre quatre et cinq mois. Si on reformule la même idée avec cent ouvriers, on arrive à l’idée que la motte a pu émerger en trois mois, ou un mois, un mois et demi, s’il s’agit d’un relief retaillé ou « rechargé ».

    En ce qui concerne les angles d’attaque du château, il n’y en a que trois logiquement possibles avec des engins plus ou moins lourds (carte 3 bis p. 79). L’axe A est sans doute le plus direct des trois, mais il est très difficile à utiliser en fonction du relief. L’axe B est possible, mais à partir du XIIe siècle, il faut prendre en compte qu’une église et un prieuré sont sur cet axe de passage. Autrement dit, aucune machine de guerre ne peut passer sans raser les bâtiments. L’axe C est envisageable. Toutefois, peu probable, puisque la carte de Joëlle DESIRE (1996, p. 214), à plus petite échelle que la carte n°3 bis (p. 79), montre une succession de couloirs étroits à pentes raides, faciles à bloquer militairement parlant. On comprend mieux les expressions du style « « Ch’é comme ech Catieu d’Bove. Belle mote peu de cose » : il s’emploie pour marquer le peu de mérite réel de personnes ou de choses qui, sous des apparences pompeuses, n’en ont qu’un très petit. […] « La Hire est à Boves » : il indique un grand émoi. […] « Diroit-on point qui vo abate Boves » : il désigne un individu présomptueux et vantard » (cité dans RACINET, 1997, p. 286-287). La motte de Boves est toujours restée dans la mémoire collective comme un symbole de puissance. Le château n’a-t-il pas résisté à Philippe AUGUSTE en 1185-1186 ? Et ce, malgré l’absence de l’église paroissiale, le prieuré devait déjà être achevé. Maintenant, on possède quelques éléments pour mieux comprendre ce phénomène.

2.2.2. La motte et son champ morphogénique dans le comté d’Amiens

2.2.2.1. La situation géographique

    La carte n°2 (p. 63) a montré que Boves était au centre du comté d’Amiens primitif. C’est un verrou qui contrôle la confluence de l’Avre et de la Noye et un carrefour entre deux voies romaines, situé au nord du site. Dans un monde où les villes n’ont plus aucune importance (figure 6 p. 70), le château de Boves est un point capital. Etant au centre du comté d’Amiens, il joue le rôle d’un puissant pôle puisque le châtelain peut se permettre de tenir tête à un roi de France comme PHILIPPE AUGUSTE. Boves est un verrou qui contrôle trois grandes directions : le sud, l’est et l’ouest (M.N.T. 2 p. 81). Cependant, les raisons qui ont maintenu ce verrou pendant sept siècles consécutifs ont évolué. Chaque époque justifie la présence d’une forteresse à cet endroit précis jusqu’au XVIIe siècle. Au Xe siècle, deux raisons essentielles expliquent la présence d’un site à caractère défensif à Boves. La raison première est sans doute la menace normande. C’est à cause de leurs raids successifs que l’on a installé un site défensif. La seconde raison est l’absence d’un pouvoir central fort.

M.N.T. 2. de la région Boves avec un relief dont la hauteur a été multipliée par 5

2.2.2.2. La concurrence entre les différents pôles organisateurs

    Les deux « cellules de Henri BENARD » sont des sphères ecclésiastiques : une cellule autour de l’évêché d’Amiens, une autre autour de l’abbaye de Corbie. Cependant, certaines familles voudront tirer profit des contentieux entre l’évêque et l’abbé, afin d’affirmer leur propre pouvoir : ce sont principalement les sires.

Figure 10. Comparaison des deux sphères ecclésiastiques avec les deux cellules de Henri BENARD

2.2.2.2.1. Amiens (FOSSIER, 1974 ; VAQUETTE, 1994 ; RACINET, 1997 ; RACINET, 2004)

    L’Amiénois a connu une situation difficile au Xe siècle. Le comté n’appartient pas au domaine capétien, mais le comte relève féodalement de l’évêque. Ce dernier dépend du roi. Vers 925, HERBERT II DE VERMANDOIS est nommé comte d’Amiens par CHARLES III LE SIMPLE (897-929). Il possède cinq places : Picquigny, Poix, Conty, Boves et Amiens. En 943, EUDES, fils d’HERBERT, hérite du comté d’Amiens. En 944, LOUIS IV, aidé par l’évêque, chasse EUDES au profit de MONTREUIL HERLUIN, un fidèle des Robertiens. En 949, les Amiénois confient leur ville à ARNOUL DE FLANDRE, gendre d’HERBERT II. En 965, lorsqu’il meurt, il n’a pas d’héritiers. Le roi LOTHAIRE (941-986) nomme GAUTHIER, fils de RAOUL DE GOUY. Il appartient à la famille Vermandois-Valois-Vexin. Entre 1021 et 1030, une première convention est signée entre les Ambianenses et les Corbeienses entre l’évêque et l’abbé. Après l’exemption papale de l’abbaye de Corbie, en 1050, une deuxième convention est signée. En 1063, le comte GAUTHIER III est assassiné. RAOUL IV DE VALOIS obtient le comté jusqu’en 1077. Son fils SIMON DE CREPY abandonne ses droits sur le comté, qui n’appartient plus à personne.

    PHILIPPE Ier (1060-1108) tente récupérer les terres de SIMON. Entre 1077 et 1095, on possède peu d’informations. Vers 1095, les sires de Boves qui ont été liés à la famille déchue, revendiquent le comté d’Amiens. DREUX DE BOVES obtient un titre de vicomte et celui d’avoué de l’évêque. Son fils ENGUERRAN Ier DE BOVES en hérite, et devient comte d’Amiens. Possédant Amiens, Boves, Nouvion et Coucy, il tente d’associer l’Amiénois et le Vermandois. C’est par conséquent un danger pour LOUIS VI LE GROS (1108-1137). On pense qu’il obtient définitivement le titre de comte en 1104. Entre 1113 et 1117, il doit faire face à la Commune qu’il est forcé de reconnaître. En 1133, le fils cadet de THOMAS DE MARLE, fils d’ENGUERRAN, ROBERT obtient Boves. Dans les années 1140, il fait reconstruire le château. C’est le premier château en pierre construit sur la plate-forme. En 1146, après s’être marié avec la petite-fille d’ADELE DE VERMANDOIS, Robert prend le titre de comte d’Amiens. Ses excès contre les biens d’Eglise vont conduire à sa destitution. Le comté retourne une nouvelle fois aux Vermandois. En 1182, le comté entre en déshérence, à la mort de la sœur de RAOUL DE VERMANDOIS, ELISABETH, épouse du roi PHILIPPE II AUGUSTE. Un litige naît entre le comte de Flandres, PHILIPPE D’ALSACE, et ALIENOR, sœur d’ELISABETH, épouse du comte de Beaumont. Le roi prend le parti d’ALIENOR, et ROBERT DE BOVES, de retour d’exil, prête hommage au comte de Flandre, celui-ci accepte à condition que ROBERT renonce à Amiens. En 1185, ROBERT doit subir le célèbre siège de Boves.

    A la signature du traité de Boves, le 10 mars 1186, un bailli et un prévôt sont nommés à Amiens. Le baillage d’Amiens contrôle l’évêché et l’abbaye de Corbie. Le roi est devenu comte d’Amiens. Il n’y a théoriquement plus de problème de succession. PHILIPPE II AUGUSTE aurait fortifié Amiens, mais on pense que l’entreprise aurait été commencée par PHILIPPE D’ALSACE. Cette fortification est la preuve matérielle qu’Amiens n’a désormais plus besoin des forteresses alentours pour assurer sa défense. La fortification de la ville est achevée au XIIIe siècle. De plus, la Commune permet d’enrichir la ville. Elle est administrée par un maire et vingt-quatre échevins. Le maire est désigné par les mayeurs de la bannière94. Parmi les échevins, douze sont élus, douze sont choisis par cooptation. La Malmaison, ancien lieu de justice du comte, devient la maison de la Commune.

2.2.2.2.2. L’abbaye de Corbie (DHGE, 1956 ; MORELLE, 1997)

    Corbie a été le chef-lieu d’un comté mérovingien. A la tête de ce comté, il y a un ancien maire du palais de CLOTAIRE II : GONTLAND. Le comté comprend Warloy-Baillon, Canaples, Vignacourt, Talmas, Bertrangles, Forceville, Louvencourt et Authille. Lorsqu’il meurt sans héritier, le domaine revient au roi. Corbie est une abbaye royale qui a été fondée en 657 par l’épouse de CLOVIS II, BATHILDE et son fils CLOTAIRE III. Corbie est dédiée aux saints Pierre et Paul. L’abbaye reçoit de nombreux dons en Flandre, dans la Saxe, en Lotharingie, en Italie… BATHILDE va lui donner la forêt royale de la Vicogne. Elle demande des moines à WALBERT, abbé de Luxeuil pour peupler le nouveau monastère. Des diplômes fixent la situation juridique de cette abbaye. Elle est placée sous le contrôle de l’évêque d’Amiens BERTHEFRIDUS. Cependant, l’évêque reconnaît une certaine d’indépendance de l’abbaye et de la ville. Le 6 septembre 664, la charte d’émancipation est établie par l’évêque d’Amiens. Elle définit un collège perpétuel de moines, une autonomie temporelle de l’abbaye et la libre élection de l’abbé. L’abbé THEODEFROY représente le roi : il perçoit les taxes, il peut faire des levées militaires et il rend la justice. L’abbé est seul responsable devant le souverain. Quand BERTHEFRIDUS meurt, THEODEFROY le remplace. Un nouvel abbé, CHRODEGAIRE, est élu par les moines, et a reçu l’acceptation du roi et de l’évêque. C’est ainsi qu’à chaque changement d’abbé, les moines demandent la confirmation de leur statut légal. Le roi donne son autorisation avant de procéder à une nouvelle élection. L’élu doit être agréé par lui. Vers la fin du VIIe siècle, Corbie est dotée d’une grande bibliothèque.

    Le véritable essor du monastère a lieu à l’époque carolingienne. C’est sous PEPIN LE BREF et CHARLEMAGNE que les abbés de Corbie ont un véritable rôle politique. C’est un des grands pôles de la « Renaissance carolingienne ». L’empereur LOUIS Ier établit l’immunité de l’abbaye en 815 et en 825. Cette immunité est avant tout une protection pour l’abbaye : celle du roi. En 822, sa filiale saxonne de Corvey95 est fondée pour christianiser la Saxe. En 859, l’abbé EUDES tient tête aux Normands après qu’ils aient pris Amiens. En récompense, il est nommé évêque de Beauvais. En 881, Corbie est pillée par les Normands. Dans le courant du IXe siècle, l’abbaye devient bénédictine, et la ville, sous l’impulsion de l’abbé FRANçON va s’étendre et se fortifier. En 901, ce même abbé demande l’autorisation à CHARLES III LE SIMPLE de construire des murailles. Le territoire de l’abbaye devient puissant sous son mandat. Il assure défense et protection aux habitants de la ville. Il rend la justice. Il bat monnaie. Il représente l’autorité du roi. L’abbé reste sous l’autorité de l’évêque et sous celle du comte d’Amiens. Très vite, les abbés vont s’affranchir de ces deux autorités en prenant le titre de « comte de Corbie ». Finalement, l’ancien comté mérovingien refait surface : le pouvoir comtal est donc une saillance au sens de René THOM (1991). Ils ne dépendront plus que de l’archevêque de Reims, puis en 1050, du pape. Le monastère est un enjeu pour les Carolingiens, les Capétiens, les comtes de Flandres et les comtes d’Amiens. Au Xe siècle, lors de la désagrégation de l’empire carolingien, il semble logique que la ville structure une des « cellules », ce qui correspond à la partie nord du comté primitif d’Amiens qui va être contrôlée par le monastère de Corbie. Le monastère va rester jusqu’au bout fidèle aux carolingiens (jusque 987). Corbie devient une seigneurie ecclésiastique. L’abbé est comte de Corbie. Les abbés doivent lutter contre les sires de Boves, le comte d’Amiens GAUTHIER II et le sire d’Ancre, GAUTHIER.

    >Au début du XIe siècle, les relations entre Corbie et Amiens se tendent. L’évêque FOULQUES II, petit-fils de GAUTHIER III. GUY DE PONTHIEU lui succède et continue le combat. En 1022, Amiens et Corbie s’unissent. Les deux communautés se sont rencontrées à mi-chemin dans la plaine du Daours. Une croix y est élevée. C’est le symbole de leur union. Corbie connaît sa paix de Dieu96 vers 1030. L’abbaye subit la concurrence de l’évêque et de ses avoués. En 1041, HENRI Ier vient à Corbie pour protéger l’abbaye contre la convoitise d’un des vassaux du monastère : le seigneur d’Ancre, GAUTHIER. Le 18 avril 1050, Corbie reçoit l’exemption97 papale de LEON IX (1049-1054). La bulle interdit à l’évêque d’Amiens de se mêler des affaires de l’abbaye de Corbie. L’abbé obtient alors une très grande potestas. Avant 1051, les sources diplomatiques sont peu nombreuses (une quarantaine). En 1074, PHILIPPE Ier rattache Corbie à la couronne. En 1123, LOUIS VII donne une charte à Corbie sous l’abbé ROBERT. En 1186, Corbie est assiégée par PHILIPPE D’ALSACE. Au XIIe siècle, la population s’étend hors des enceintes et Cluny pénètre à Corbie.

2.2.2.2.3. Les sires (Picquigny, Boves, Poix, Conty, Moreuil…) (FOSSIER, 1974 ; VAQUETTE, 1994 ; RACINET, 1997 ; RACINET, 2004)

    Du XIe au XIIe siècle, il y a deux pôles principaux dans le comté primitif d’Amiens : Amiens et Corbie, mais il y en a d’autres qui cherchent à s’affirmer par rapport aux deux pouvoirs religieux. C’est le cas des sires de Boves, mais ils ne sont pas seuls. La cellule qui se désagrège le plus est celle d’Amiens. L’absence d’une fonction comtale héréditaire en est sans doute la cause. On connaît à la fin du XIe siècle de nombreux sires qui ont imposé leur autorité sur plusieurs terroirs.

    Au sein de la cellule d’Amiens, on ne va retenir que les pôles organisateurs ayant obtenu le titre de vicomté. Les sires de Boves contrôlent la vallée de l’Avre et de la Noye. Ce sont les avoués de l’évêque d’Amiens. ENGUERRAN Ier fonde l’abbaye de Saint-Fuscien-au-Bois. A partir de la seconde moitié du XIIe siècle, il n’y a plus d’éléments artisanaux sur la motte. Il obtient le titre de vicomte au XIe siècle. Les sires de Picquigny contrôlent l’est de la vallée de la Somme entre Amiens et le comté de Ponthieu. Ce sont les vidames de l’évêque d’Amiens. Le château est possédé par la même famille du XIe à 1774. Les sires de Poix à l’est du comté d’Amiens contrôlent des villages comme Noyelles, Argoules, Saint-Fosse, Verton… Conty devient un vicomté en 1154. Il contrôle le sud du comté d’Amiens. Les sires (ou les comtes selon les époques) de Breteuil contrôlent une cinquantaine de villages au sud du comté d’Amiens.

    La cellule de Corbie semble beaucoup moins se désagréger. On connaît peu de sires qui contestent le pouvoir de l’abbé-comte : les sires de Moreuil, au sud, près de Boves, les sires d’Ancre (Albert, aujourd’hui), au nord. Il y a une motte à Moreuil établie près de l’Avre, comme Boves. Le château primitif a été construit près de l’abbaye Saint-Vaast, fondée par BERNARD DE MOREUIL. Le site appartient à la même famille du XIIe à la fin du XIXe siècle. Les Moreuil sont issus de la lignée des Soissons. Ce sont les chambellans héréditaires de l’abbaye de Corbie. Ancre et Vignacourt occupent également une position qui n’est pas négligeable dans le comté de Corbie.

2.2.2.3. La victoire d’Amiens sur les autres pôles organisateurs

    A partir du XIIe siècle, l’état critique semble être fini, dans la mesure où Amiens redevient une ville. Ce constat n’est pas sans conséquences spatiales : son rôle prédominant de pôle va se réaffirmer, et reprendre possession de son territoire. De tous les pôles organisateurs décrits précédemment, seul Amiens va résister et triompher des autres.

2.2.2.3.1. Un changement d’échelle : l’intégration au royaume de France (FOSSIER, 1974 ; VAQUETTE, 1994 ; RACINET, 1997)

    Un seul seigneur peut construire une unité à partir de ces petites structures auto-organisées : c’est le roi capétien. En effet, il est le seul seigneur qui n’a pas besoin de prêter serment à un autre seigneur, son sacre l’en empêche. Après avoir structuré une administration efficace aux temps des premiers Capétiens, leurs descendants, comme LOUIS VI, PHILIPPE II, LOUIS IX, PHILIPPE IV, vont commencer à conquérir les territoires appartenant à leurs vassaux. Ceux-ci sont remplacés progressivement par les fonctionnaires royaux comme le bailli et le prévôt. Ces fonctionnaires vont être installés dans les villes, et non dans les places issues de l’auto-organisation du Xe siècle. Les villes vont par conséquent redevenir l’enjeu du pouvoir. Leur activité renouvelée témoigne d’un changement d’échelle, dans laquelle des sites comme Boves n’auront plus aucun intérêt. Amiens va redevenir le pôle central de ce qui reste du comté primitif. Ce renouveau se réalise en deux étapes : la mise en place de la Commune entre 1113 et 1117 et la signature du traité de Boves en 1186.

2.2.2.3.2. Le rôle de la Commune (1113-1117) (FOSSIER, 1974 ; VAQUETTE, 1994 ; RACINET, 1997, LEBLANC, 2003)

    La Commune d’Amiens est le premier signe de la fin du phénomène d’auto-organisation au sens strict. La ville, en voulant son autonomie, prouve qu’elle veut et qu’elle peut s’assumer toute seule. L’épisode de la Commune d’Amiens est narré par deux sources : SUGER et GUIBERT DE NOGENT. Une commune est une société collective populaire représentée par son maire et ses échevins (de six à huit). LOUIS VI LE GROS (1108-1137) accorde systématiquement sa garantie aux communes. Amiens n’échappe pas à la règle. Cette situation va fortement mécontenter ENGUERRAN Ier DE BOVES, devenu comte d’Amiens, peu avant les événements. Deux clans se forment : celui de l’évêque GEOFFROY, le roi, le vidame GUERMOND DE PICQUIGNY, et celui d’ENGUERRAN, THOMAS DE MARLE et ADAM, un châtelain vassal de THOMAS. Après quatre années de rebondissement en tout genre, en 1117, Amiens acquiert son autonomie et ENGUERRAN perd le titre de comte d’Amiens au profit de RENAUD DE CLERMONT, comte de Vermandois.

    A la fin du XIIe siècle, la zone de turbulence semble avoir été surmontée : des positions fixes ont été maintenues jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle. Dans le schéma autopoiétique (figure 6 p. 70), tout fonctionne dans un espace rural, ce qui explique en partie « le déclin urbain ». Pendant ce même XIIe siècle, les villes vont être « réactivées » par le pouvoir central de l’époque : le pouvoir royal. Ce sera le cas d’Amiens. Après avoir perdu son statut au IXe-Xe siècles, et au XIIe siècle grâce à sa liberté communale (1113-1117), elle réactive son attraction. De plus, à la fin du XIIe siècle, la ville sera fortifiée. Au XIIIe siècle, avec l’intégration de la Picardie au royaume de France, une nouvelle échelle englobant l’ancienne, se met en place selon le schéma suivant :

Figure 11. Boucle optimale de la construction capétienne (XIIIe siècle)

    Le peuplement urbain est encouragé par les chartes communales. Les villes retrouvent leur pouvoir, qui avait été réparti dans différents terroirs. Amiens n’échappe pas à cette règle. Au XIIIe siècle, la prospérité bat son plein. Les différentes seigneuries sont progressivement abandonnées, y compris celle de Boves. La dynastie des seigneurs de Boves s’éteint au XIIIe siècle, et la seigneurie aurait probablement dû disparaître au XIVe siècle. Cependant, il n’en fut rien ! Le château a perduré jusqu’au début du XVIIe siècle. L’explication est vraisemblablement spatiale. Il y a une sorte d’« effet frontière » qui va maintenir le site en place. Le modèle numérique de terrain montre clairement que Boves est le verrou d’Amiens à l’est, au sud et à l’ouest (M.N.T. 2 p. 81). De ce promontoire, on voit tout. Si on place une « frontière » entre le Ponthieu et l’Amiénois au début du XIVe siècle, où d’un côté on est en Angleterre et de l’autre en France, le point géostratégique « Boves » s’en trouve évidemment réactivé. On ne va pas construire ailleurs. Boves est devenue une saillance au sens de René THOM (1991). Dans les années 1420, l’Amiénois et le Ponthieu entrent dans la sphère bourguignonne. Boves surveille la frontière au sud. Le château continue à être maintenu malgré tout.

2.2.2.3.3. Le siège de Boves et ses conséquences (1185-1186) (FOSSIER, 1974 ; VAQUETTE, 1994 ; RACINET, 1997)

    Le traité de Boves (10 mars 1186) scelle la fin du comté primitif d’Amiens. PHILIPPE II Auguste obtient le comté d’Amiens, le comté de Montdidier, la châtellenie de Roye, la châtellenie de Thourotte… correspondant au sud du comté primitif. Autrement dit, le comté d’Amiens va être intégré dans la structure en construction qu’est le royaume de France. D’une échelle locale, on passe à une échelle plus petite. PHILIPPE D’ALSACE obtient le nord de la Picardie jusqu’à sa mort en 1191. Robert FOSSIER (1968) précise qu’une forêt, au niveau de la Vicogne, sert de limite entre le royaume de France et le comté de Flandre de 1186 à 1191. Le comté d’Amiens est réduit au sud de l’ancien comté primitif (carte 2 p. 63). Boves perd sa position centrale. Une nouvelle configuration spatiale émerge. En plus, le roi devient comte d’Amiens par ce traité. Il y est représenté par deux fonctionnaires : le bailli et le prévôt. Les prévôtés gagnent les principales villes picardes : Beauvais, Fouilloy, Doullens, Beauquesne, Saint-Riquier, Montreuil et le Vimeu. Le roi permet aux villes moribondes, héritées de l’Antiquité de se revitaliser. L’équilibre s’installe au XIIIe siècle (carte 4 p. 90). L’auto-organisation du Xe siècle est désormais encadrée par un pouvoir central qui est en devenir. Boves est désormais devenue inutile, et ce qui est devenu inutile ne peut survivre. La chance va jouer en faveur du maintien d’une activité défensive à Boves. C’est tout le contexte du XIVe siècle.

Carte 4. Le comté d’Amiens au XIIIe siècle (d’après FOSSIER, 1974, p. 143)

2.3. Le château en survie (XIIIe-XVIe siècles)

2.3.0. Les systèmes informations géographiques (S.I.G.)

    Les cartes déjà élaborées (carte 2 p. 63 et 4 p. 90) ont toutes été conçues dans le cadre d’un système d’informations géographiques. (S.I.G). Les systèmes d’informations géographiques permettent une analyse rapide d’une situation spatiale. Schématiquement, elles ont deux natures : une est un dessin vectoriel de l’espace géographique considéré et l’autre est une base de données contenant des informations relatives à l’espace.

    La construction d’un S.I.G. se fait en trois étapes : la première consiste à acquérir et à gérer les données, la seconde consiste à interroger le système élaboré et la troisième à cartographier les informations filtrées obtenues. En pratique, le travail préalable est considérable. La première étape dans la création d’un S.I.G., pour le logiciel considéré (MapInfo6), est de numériser un fond de carte déjà élaboré (ce qui suppose de l’avoir fait) et de caler cette image. Le calage d’une image raster98 est l’étape clé dans la création d’un S.I.G. puisqu’il permet la mise à l’échelle de la carte numérisée. Ici, le calage choisi est réalisé sous la forme d’un « objet non terrestre », ce qui signifie que la carte sera projetée dans un système de coordonnées cartésiens, et non dans un système de coordonnées sphériques comme le système Lambert.

La mesure de la distance choisie est le kilomètre. Le calage consiste à identifier trois points de référence qui serviront de repère cartésien. Afin de couvrir toute la carte, il faut nécessairement prendre trois points à l’extrémité de l’image raster. Dans notre cas, chaque image raster a été retravaillée telle que les positionnements soient identiques enfin de faciliter la superposition des couches. Leur taille est identique : 3000 &Times; 3150 pixels. Les points de calages seront par conséquent :